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Annick Davisse, l’avocate de la cause des filles en EPS. - EPS & Société

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Annick Davisse, l’avocate de la cause des filles en EPS.

Cécile Ottogalli - 30 septembre 2013

Connu pour son engagement en faveur de la cause des filles en EPS, le travail d’Annick Davisse n’y est pourtant pas réductible.
Dans ce portrait, Cécile Ottogalli, historienne du sport au Centre de Recherche et d’Innovation sur le Sport (CRIS) et à l’UFRAPS de Lyon, livre quelques éléments d’un parcours au service de l’égalité entre les sexes et de la justice sociale.

Héritière d’une culture familiale socialement hétéroclite, cultivée et communiste, Annick Davisse suit une scolarité brillante au lycée de jeunes filles de Dunkerque. L’école de Sèvres et les classes préparatoires auraient été une suite logique, pourtant, elle choisit l’EPS et se prépare en 1957, à l’école Normale Supérieure d’éducation Physique.

Depuis cette date, Annick Davisse a accompagné le parcours professionnel de nombreux-ses enseignant-e-s. En tant qu’étudiante à l’ENSEP de Chatenay-Malabry (1958-1961), enseignante d’EPS (1961-1975), militante politique et syndicale, Inspectrice Pédagogique Régionale de l’Académie de Créteil (1982-1993), formatrice à l’IUFM de Créteil (de 1993 à 1998) ou auteure, son influence est certaine dans l’histoire de l’EPS.

Formée à l’école de la différenciation des sexes (gymnastique rythmique et danse pour les filles) comme toutes les enseignantes de sa génération, sa carrière commence à Rouen puis au CET de Vitry-sur-Seine, deux établissements de filles. Mais cet entre soi féminin devient rapidement ennuyeux d’autant qu’Annick Davisse, au caractère insoumis, apprécie simultanément les bienfaits de la mixité dans son engagement politique. Animée par un idéal d’égalité, en 1967, sa conviction est faite : l’avenir de l’EPS doit être mixte.
Commence alors la première phase de son engagement en faveur de la cause des filles.

En 1968, elle arrive au CES de Vitry, un de ces nouveaux établissements mixtes issus de la loi Capelle Fouchet (1963). "Les espoirs sont énormes, on aurait changé le monde Mais, ça ne s’est pas fait  !" .
Formée au CAPEPS féminin, Annick Davisse se retrouve démunie d’outils didactiques adaptés et vit mal les difficultés de nombreuses filles dans une EPS mixte.

En 1975, elle décide de se consacrer entièrement à l’action syndicale tout en élaborant les contours d’une conscience en faveur de la cause des femmes. Pour le SNEP, elle intervient, en 1978, auprès de Nicole Pelletier, Ministre de la Condition Féminine contre les conséquences dommageables du plan Soisson sur le développement du sport féminin, elle contribue au bulletin Femmes de la tendance Unité-Action de la FEN en 1978 et à l’élaboration d’une motion femmes unitaire au congrès du SNEP de 1979.

Sa première expérience d’écriture a lieu en 1980, lorsqu’elle publie avec Jane Renoux et Léo Lorenzi pour les éditions du PCF, Olympie, la course des femmes.

En 1983, nommée auprès du ministre Anicet LePors, elle rédige un rapport sur les femmes dans la fonction publique. Une ligne de force se dégage dans ses convictions : les filles comme les garçons doivent pouvoir accéder et s’exercer dans toutes les activités humaines, sans pour autant se fondre dans un conglomérat asexué (1980). Avec cette dialectique du même et du différent, Annick Davisse fait figure de funambule, cherchant l’équilibre entre les aspirations des femmes à l’émancipation et les angoisses d’une confusion des sexes qui persiste à hanter les imaginaires et les rhétoriques.

Cette dialectique, tout comme la volonté de travailler sur le sens des pratiques, devient structurante de la deuxième phase de son engagement, pédagogique cette fois, lorsqu’elle devient IPR, en 1983. En Seine-Saint-Denis, dans cette grande ZEP , Annick Davisse fait des cours d’EPS un terrain privilégié d’observation et d’expérimentation pour appréhender les racines des échecs scolaires. Son attention se porte d’abord Sur l’EPS des filles (1986), guidée par cette conviction que la mixité, bien que nécessaire, ne peut être synonyme d’égalité que si elle prend en considération la " réalité " des comportements, des goûts, des histoires, des difficultés, des filles notamment. Elle critique cette illusion égalitaire (1986) dans laquelle semblent évoluer de nombreux-ses enseignant-e-s. Elle déstabilise en mettant en garde contre une posture universaliste aveugle aux usages du corps différents entre les filles et les garçons. Dans Sport, école et société, la part des femmes, avec Catherine Louveau (1991), elle croise les apports de la sociologie pour quantifier les écarts (notes, taux de dispense, engagement dans les pratiques sportives) entre les filles et les garçons en EPS et ceux d’une approche influencée par la psychanalyse pour expliquer ces derniers au regard des processus identificatoires, des imaginaires, des désirs sexuels des adolescent-e-s. Une conception didactique en découle pour comprendre l’échec scolaire dont Annick Davisse devient, en EPS, l’une des théoriciennes avec le travail réalisé au sein du GAIP de Créteil (1987-1990). Proche de J-Yves Rochex et du laboratoire ESCOL de Paris 8, elle soutient leur analyse de l’échec scolaire comme le résultat d’une absence de sens pour les élèves des activités proposées. En EPS, elle se centre alors sur la dissonance entre l’image sociale du savoir (le marquage sexué de l’APS) et l’image de soi des adolescent-e-s (masculinité et féminité).

Un constat s’impose alors : les différences constatées entre les filles et les garçons révèlent un échec organisé d’une part par la prégnance de contenus d’enseignement dit " universels " alors qu’ils sont marqués du sceau de la masculinité, d’autre part par la négation/dévalorisation des pratiques et imaginaires ancrés du côté du féminin. La solution se situe au niveau des contenus et passe par un rééquilibrage des APS, des entrées dans l’activité, une valorisation du féminin et plus largement un travail à partir des imaginaires des élèves. L’enjeu est de concilier le familier de leur culture d’origine et le lointain nécessaire à leur émancipation. Telle est, pour Annick Davisse, la fonction démocratique de l’école. Ainsi, elle invite les enseignant-e-s à être lucides sur les obstacles de la mixité, mais sans perdre son obstination sur l’enjeu de l’égalité entre les sexes à partir de l’acquisition d’une culture sportive et artistique commune. La dialectique tient en ces mots : construire du commun émancipant et exigeant pour chacun-e, sans oublier la réalité du sujet, ses pulsions, ses désirs, ses logiques identificatoires à l’origine, pour elle, des différences. Lors de l’écriture des programmes d’EPS de 1996, cette conception conduit Annick Davisse à proposer le A de APSA, et les concepts de " mobiles d’agir ", de " savoir nager" que reprendra l’inspection générale. Annick Davisse, qui se réclame avec Paul Goirand du "culturalisme ", n’est cependant pas sans crainte à propos du risque d’instrumentalisation de l’échec des filles en vue d’une nouvelle critique contre la référence sportive.

En retraite depuis 1998, la troisième phase de son engagement est de lutter contre les inégalités scolaires en général. Tout en prônant la prise en considération des différences culturelles et des raisons d’agir des élèves, elle refuse de tomber dans un relativisme culturel laissant chacune à sa culture d’origine (1991). Elle combat ceux qui sont tentés par une forme de “respect” [des différences] qui renoncerait à construire de la culture commune, pour se rabattre sur une logique différencialiste. Pas question d’enfermer les élèves dans leurs différences (1996), pas plus que de renoncer au fait que les filles ont un monde à gagner, à apprendre, à s’affronter, à s’insurger (2006). Faut-il être sportive ? scande-t-elle à plusieurs reprises. Sa réponse est sans ambiguité : l’école (et elle seule) doit confronter les filles aux diverses facettes du patrimoine physique et sportif afin de limiter la reproduction culturelle, sociale et familiale (2010). Elle dénonce cette " pente de renoncement " qui prend l’échec des filles comme prétexte pour accentuer les pratiques de santé, d’entretien de soi, laissant craindre la résurgence d’une vieille tendance hygiéniste de l’EPS (2010) au détriment d’une culture sportive partagée en mixité. Son argumentation s’enrichit progressivement d’une prise en compte systématique de la situation des garçons dans l’enseignement général. Elle compare la démarche de mixité en EPS (appropriations croisées avec les sports collectifs aux filles et la danse aux garçons) et le rapport aux œuvres littéraires.

Ces éléments biographiques rappellent l’influence d’Annick Davisse dans le monde de l’EPS. L’ampleur de son rôle pour initier et développer une pensée de l’égalité en EPS ancrée au plus près des comportements réels des élèves réel-le-s, tout en questionnant les failles de l’institution scolaire fait d’elle une avant-gardiste, difficile à classer du fait de son indépendance de pensée et son sens du contrepied. De ce travail se dégage aujourd’hui d’autres questionnements pour l’historien-ne. Ils concernent les limites d’une approche utilisant les fréquences statistiques peu enclines à voir la variabilité/pluralité des "réalités" au fil du temps ou au sein des groupes. Le marquage sexuel des APSA n’est pas fixe et irrémédiable, il révèle les inégalités d’accès au sport sur lesquelles il est possible d’agir.

De même, l’approche psychanalytique des différences doit être passée au filtre de la déconstruction de la complémentarité des sexes pour prendre en compte l’évolution des rapports sociaux de sexe et la pluralité des sexualités.

Paru dans Contrepied HS n°7.

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