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Des chiffres qui interrogent l’EPS - EPS & Société

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Des chiffres qui interrogent l’EPS

Sébastien Molénat - 23 avril 2020

L’analyse de la musculation à travers des rapports de la Commission nationale d’évaluation aux examens en EPS, nous donne à voir sur l’EPS toute entière. Certes, ce travail ne s’appuie pas sur les contenus réellement enseignés en musculation ; cependant à partir du filtre des notes et de la programmation de cette APSA, des problématiques sur l’EPS émergent. Bien entendu, elles nécessitent approfondissement et/ou controverses. De plus ce travail en « seconde main » ne prétend pas à un caractère scientifique, mais il ambitionne de susciter le débat professionnel.

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Une sur-programmation en lycée professionnel

Pour les garçons de bac pro, l’EPS est musculation !
« Quel que soient les voies et séries, la programmation s’organise principalement autour de la course de demi-fond, le badminton, la musculation et l’acrosport » (Rapport 2018) mais près de 2 garçons sur 3 (59,42 %) sont évalués en musculation, alors que seulement 1 sur 3 en Bac GT (36,57) !

La musculation est hégémonique en lycée pro ! L’institution recommande pourtant que « les équipes pédagogiques doivent s’engager dans une réflexion afin de proposer une offre véritablement ouverte permettant à tous les publics d’être en réussite  ». Mais paradoxalement, cette même institution dans son dernier programme 2019 impose la CA5 sur deux séquences au minimum dans le cursus de l’enseignement professionnel alors que dans le même temps cette imposition disparaît pour l’enseignement général ! Cette mesure réservée à la seule voie professionnelle, ne peut donc se comprendre que par le souci d’une visée utilitariste de préparation des corps au travail plutôt qu’émancipatrice. L’enjeu n’est donc pas l’ouverture culturelle !

En musculation, avec une telle fréquentation l’enfermement culturel est à l’œuvre. Les raisons professionnelles de cette sur-programmation peuvent être multiples : groupes réduits, installations disponibles, gestion de la mixité… mais le choix d’une activité « proche » des élèves en est souvent l’origine, une APSA de classe en quelque sorte. Cette position rejoint la théorie de la distribution sociale des activités culturelles (Bourdieu) et l’espace des sports (Pociello). Dans le second cycle professionnel, plus d’un élève sur deux (53,1 %) est enfant d’ouvriers, de retraités ou d’inactifs (Depp, 2015). Dans les milieux populaires, nombre de jeunes adolescents valorisent le corps musclé, car il constitue un « capital » (Dubet, 1987 ; Lepoutre, 1997 ; Oualhaci, 2014). « La force physique en milieu populaire est d’autant plus sacralisée qu’elle constitue souvent (pour les garçons) l’ultime ressource qui puisse être mise en avant pour se définir socialement » (Pociello, 1981).Vieille Maschiset et Gasparini (Revue Staps, 2010) confirment que « ce corps forcé emblème de la virilité populaire, reste omniprésent chez les hommes, notamment les jeunes » mais ils nuancent : « La quête de forme et la recherche d’esthétique, classiquement attribuées aux groupes sociaux plus favorisés, tendent à se diffuser dans les méandres des représentations populaires sous les effets des cultures de masse et de l’individualisme contemporain ».

La recherche d’homologie entre la programmation des APSA et les pratiques sociales des élèves est tentante mais peut se révéler être une impasse pour une école émancipatrice, car elle assigne les élèves à résidence.

Une évaluation discriminante pour les élèves de bac pro

Le rapport de 2015 mentionnait très justement « Les activités de la CP5 génèrent des écarts importants entre les moyennes des élèves de la voie GT et de la voie pro (à l’avantage de la voie GT) ».
Mais celui de 2018 et 2019 nient cette réalité : « Les activités relevant de la CP5 sont favorables à tous les publics quelles que soient les voies, dans une moindre mesure pour les candidats masculins au CAP ».

Ce manque de discernement est surprenant, l’institution toute acquise à la cause de la promotion de la CP5 en perd son objectivité. Or, la moyenne des notes en musculation des élèves de bac pro est très inférieure à celle de leurs camarades des bac généraux, 1,26 point de moins pour les garçons, et 1,52 pour les filles. L’écart de notes en musculation entre bac pro et GT est supérieure à l’écart à la moyenne générale. Pour les garçons des lycées professionnels, la musculation constitue seulement la 12e moyenne par APSA.
Pour justifier les notes favorables dans la CP5, le rapport 2019 avance l’idée que « Les choix laissés aux élèves dans ces activités et leur référence individualisée sont sans doute des éléments d’explication », et bien c’est sans doute là une raison de cette inégalité observée.

Le Rapport 2016 nous indique « Le passage aux 3 CP en 2012 a incontestablement permis l’évaluation d’une EPS plus équilibrée et plus complète, au bénéfice des jeunes filles  », mais nuance « La diminution des écarts entre les moyennes filles et garçons est plus importante pour le bac GT que pour la voie pro ».
En bac GT, en EPS, la moyenne a augmenté continuellement (+1,5 point entre 2004 et 2016), mais dans le même temps on constate le creusement des écarts de notes EPS avec les élèves de la voie professionnelle.

La moyenne des notes des filles de bac général en musculation est supérieure de 1,17 point à la moyenne des notes des garçons des bac pro. Les inégalités de genre ne peuvent être dissociées des inégalités scolaires et sociales. Force est de constater, en EPS comme dans toute discipline scolaire, le poids de l’inégalité sociale sur les inégalités scolaires.

Un malentendu

Alors que la musculation est massivement programmée pour les garçons de bac pro comme activité faisant partie de leur univers social, leurs notes plus basses témoignent sans doute d’une dissonance avec les attentes de l’école et de l’EPS. Le décalage entre la forme scolaire proposée et sa forme sociale dominante crée un malentendu. En effet la programmation de cette activité, leurre certains élèves qui pensent un rapprochement avec une activité qu’ils connaissent bien. Or, le contenu proposé et/ou imposé par les textes officiels les en éloignent. Le programme est trop théorique « Prévoir et réaliser des séquences de musculation, en utilisant différents paramètres (durée, intensité, temps de récupération, répétition...), pour produire sur soi des effets différés liés à un mobile personnel  » (Niveau 4).

La pratique motrice et physique devient prétexte à développer des compétences méthodologiques et sociales. Le contenant compte ici plus que le contenu ! La performance n’est jamais prise en compte, créant une rupture avec la représentation des élèves et leur habitus moteur. Ces élèves qui pratiquent la musculation hors école ont le sentiment que l’EPS ne prend pas en compte leur capital culturel acquis. Le décalage s’accentue avec les élèves les plus éloignés de la culture scolaire, d’où un « désenchantement » de l’école. A contrario des classes moyennes et supérieures qui se distinguent selon Bernard Lahire (Enfances de Classe. De l’inégalité parmi les enfants, 2019) « par leur attitudes préventives dans tous les domaines de la socialisation… cochent en fait toutes les cases des attentes de l’institution scolaire ».

« Le traitement de la musculation dans les programmes EPS a tous les attributs de l’école et donc, il est logique que l’on retrouve ici la discrimination scolaire à l’œuvre dans l’École. »

Le programme en musculation propose une « APSA Scolaire » et non une APSA sociale ou culturelle (ex : haltérophilie), l’objet culturel à transmettre par l’école n’est pas clairement identifié ce qui renforce les dissonances. Malentendus pour toutes et tous les élèves, mais résolubles seulement par certains, les plus en phase avec la culture scolaire.

Le traitement de la musculation dans les programmes EPS a tous les attributs de l’école et donc, il est logique que l’on retrouve ici la discrimination scolaire à l’œuvre dans l’École.

Des portes de sortie

Le « porte-à-faux » est grand entre le contenu de l’enseignement, l’évaluation de la musculation selon les textes officiels et l’APSA choisie pour sa proximité sociale avec les garçons de bac pro. La musculation pose de manière cruciale un problème didactique : le passage de l’objet culturel à sa transmission pour tous. L’objet d’enseignement de l’EPS est l’étude des APSA qui dépasse la simple pratique sportive. L’EPS doit transmettre aux élèves une culture supplémentaire pour s’émanciper. La pratique scolaire ne doit pas reproduire à l’identique la forme ou les modalités de pratique sociale les plus communes aux élèves, mais si elle s’en éloigne trop, le risque de « perdre » certains élèves est réel.

La réflexion professionnelle doit porter tout autant sur la programmation des activités que sur les formes de pratique, les critères d’évaluation, ou encore les modes de groupement dans la classe.

Pour un accès égalitaire à une culture, l’EPS doit donc se centrer sur la transmission culturelle en liaison avec des choix de contenus spécifiques à l’APSA (en musculation, les attendus des programmes sont trop troubles, il faut les clarifier) et des démarches d’enseignement pour faire entrer tous les élèves dans une culture universelle.

En 2019, l’institution a trouvé la solution ! Fini les référentiels nationaux par APSA, donc plus de « thermomètre » commun pour établir des bilans et ainsi diagnostiquer les écarts (filles -garçons ; entre APSA ; entre filières,…etc). Fini le programme similaire entre la voie professionnelle et la voie générale. C’est un renoncement à l’ambition d’une même EPS pour toutes et tous. 

Cet article est paru dans le Contrepied n°26 - Musculation
La photo est signée de l’artiste photographe Marie Lopez-Vivanco

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