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Former, c’est transformer - EPS & Société

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Former, c’est transformer

Michel Fabre, enseignant chercheur en sciences de l’éducation à Nantes - 6 avril 2007

Pour Michel Fabre, enseignant-chercheur en Sciences de l’éducation à l’université de Nantes, la formation est un bouleversement : former c’est transformer un individu avec toutes les conséquences que cela implique au niveau de la personne. Former c’est aussi transformer le rapport aux savoirs.

Tu as écrit un livre qui s’intitule « Penser la formation » pour expliquer que la formation est une transformation, qu’est-ce que cela signifie exactement ?

La formation est une opération de transformation de l’individu qui implique tout son être, toutes ses dimensions à la fois cognitives, affectives et sociales ; c’est un processus global et difficile. On réduit souvent la formation à une transmission extérieure des connaissances, croyant qu’il suffit de dire ou de montrer, alors que cela nécessite un remaniement de sa personne, quelque chose qui relève du changement profond de l’individu.

Les stages de formation sont souvent en fait des stages d’information. L’institution mais aussi quelquefois même les formateurs et les formés, pensent qu’en trois jours on va faire passer une nouvelle méthode, une nouvelle orientation et on ne voit pas ce que ça implique de changement dans l’individu.
Je mets en relation trois concepts pour penser la formation : le concept d’obstacle, le concept de problème et celui d’épreuve.

L’épreuve


Il y a une mise à l’épreuve, dans le fait d’avoir à reconstruire, à revenir sur ce que qu’on faisait, à se corriger...

Quand on propose une nouvelle façon d’envisager la pédagogie, une nouvelle façon de faire et concevoir les pratiques professionnelles, il y a une mise en question du sujet et donc une sorte de blessure narcissique. Le sujet doit comprendre qu’il a à s’améliorer, à changer des choses dans sa pratique et ses conceptions. Changer ça veut dire qu’il n’était pas parfait, il y a donc une mise à l’épreuve, une mise en question de soi, qui peut être plus ou moins facile, plus ou moins douloureuse. C’est aussi une question de « face » par rapport aux autres on dit « ne pas perdre la face » ; non seulement je me rends compte que je ne suis pas « bon », mais les autres vont le voir. Il y a une mise à l’épreuve, dans le fait d’avoir à reconstruire, à revenir sur ce que qu’on faisait, à se corriger... C’est donc long et cela nécessite un accompagnement, un climat aussi, qui fait que les gens vont accepter de s’interroger sur eux-mêmes sans se sentir culpabilisés. C’est délicat la formation, je la vois proche de ce que Bachelard appelait la « psychanalyse de la connaissance », avec une prise en compte de tout ce que la formation bouleverse dans l’individu et un accompagnement de ce bouleversement.

L’obstacle

Pourquoi est-ce difficile de changer et pourquoi ça fait mal ? Parce qu’il faut remettre en cause ses attitudes, ses façons de penser et son estime de soi, mais aussi parce qu’il y a des obstacles. Qu’est-ce qu’un obstacle ?
Nous tenons à nos pratiques pédagogiques, nos conceptions parce qu’elles nous aident à résoudre un certain nombre de problèmes. Comme dans l’enseignement, l’évaluation n’est pas facile à faire, on peut se satisfaire de pratiques ou de conceptions qui, à première vue, « marchent », nous contentent, nous aident à nous adapter !
Elles s’ancrent sur des représentations que nous nous faisons du métier, de ce qu’est un maître, un élève, notre discipline...
Les enseignants ont donc « une épistémologie spontanée ». La formation oblige à remettre en cause des croyances très profondes qui s’enracinent dans l’inconscient cognitif. C’est ça l’idée d’obstacle. Nos conceptions et nos pratiques servent à régler certains problèmes et deviennent un obstacle pour en régler d’autres.

Le problème

Si dans la formation, le formateur ou le conseiller pédagogique dit « ce n’est pas comme ça qu’il faut faire » ou « faites comme je fais-moi », il reste au plan des solutions, il oppose une pratique modèle à une autre pratique. Or, quand on en reste au plan des solutions, on ne fait pas de la formation parce qu’on ne permet pas au formé de « remonter » de la solution au problème, on ne lui permet pas de comprendre ce qu’on lui demande. La formation, c’est partir de la pratique de l’enseignant telle qu’il l’a construite - et dont il n’est pas forcément totalement conscient - et lui faire voir que le problème qu’il a construit n’est peut- être pas tout à fait le bon problème, ou qu’on pourrait le construire autrement.

Ce qui m’apparaît important dans la formation, c’est cette remontée des solutions au problème sans en rester à l’opposition d’une pratique à une autre.

Quand on remonte au problème on gagne en compréhension et en liberté.

Par exemple, Meirieu dans sa thèse parle du travail de groupe et dit qu’il y a trois modes possibles : le groupe de production, le groupe festif et le groupe d’apprentissage.

Si on fabrique un journal selon le mode de production, les tâches vont se répartir suivant les compétences : le meilleur dessinateur dessinera, celui qui sait écrire va écrire, etc. À l’école, dans un groupe d’apprentissage, il faut faire l’inverse et distribuer les tâches en fonction de l’incompétence des élèves de façon à ce qu’ils apprennent. Quand le prof fait faire un beau journal scolaire à ses élèves, il est pris dans une problématique de production, à son insu, parce que la pression des collègues, des parents est forte.

L’analyse, ce n’est pas de lui dire « voilà comme il faut faire » mais c’est lui faire comprendre que la solution qu’il a produite (ce journal-là) relève d’une problématique de production ; il faut qu’il prenne conscience qu’il existe d’autres problématiques possibles et par là-même plusieurs pratiques possibles et qu’il a été embarqué malgré lui dans ce qui est peut-être un faux problème. Je ne sais pas si cet exemple est parlant pour des profs EPS...

La formation est donc à la fois un gain de conscience (on doit se rendre compte de ce qu’on faisait, admettre qu’on sait ce qu’on fait, tout en étant pas complètement conscient de ce qu’on fait) et une remontée des solutions au problème.
Une fois qu’il a accédé aux problématiques, l’enseignant a alors le choix, il peut très bien décider d’être dans une logique de production plutôt que d’apprentissage pour telle ou telle raison, mais il sait qu’il y a d’autres possibilités et peut varier ses interventions en fonction de ses objectifs.

En résumé, la formation est une transformation globale de la personne, avec ses caractères affectifs, cognitifs, relationnels. C’est difficile parce que c’est une épreuve pour le sujet, que celui-ci a des conceptions et des pratiques qui font obstacle au changement. D’un côté, il faut accompagner ce changement, c’est l’aspect psycho pédagogique, et de l’autre côté, un travail épistémologique est nécessaire pour comprendre que nos pratiques sont des solutions à des problématiques que nous ne maîtrisons que partiellement. La formation, c’est accéder à ces problématiques. Cela ouvre un univers des possibles, là où on croit spontanément qu’il n’y avait qu’une solution, la formation montre qu’il y en a plusieurs et donne donc de la liberté.

Article paru dans Contre Pied n°20

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