Strict Standards: Only variables should be passed by reference in /home/epsetsoc/www/config/ecran_securite.php on line 283
Handball : associer exploit individuel et jeu collectif. - EPS & Société

Accueil > APSA > Jeux et sports collectifs > Handball : associer exploit individuel et jeu collectif.

Paroles

Handball : associer exploit individuel et jeu collectif.

Claude Onesta - mai 2013

Interview de Claude Onesta, entraineur national

Je ne suis pas un entraineur traditionnel, je me suis toujours intéressé à la gestion des groupes. En tant qu’entraineur national, j’ai bien entendu la responsabilité de suivre la question du renouvellement des élites.

Ma problématique est de rendre homogène quelque chose qui parfois ne l’est pas et de réussir à trouver une collaboration entre les individus.
La particularité du handball français, c’est la grande diversité des cultures et des formations qui sont le fruit de la géographie française.

Nous avons des formations de culture latine, germanique, issus des DOM TOM qui influencent l’approche sportive et le type de formation des joueurs de haut niveau.
Je crois que c’est l’une des clés du succès des sports collectifs Français. C’est plus complexe pour créer une unité du groupe mais nous possédons dans le même temps une variété de registre dans nos modes de jeu très importants.

Pour les autres équipes, il est difficile de catégoriser le jeu français. Les autres pays ont moins de diversité dans la formation des joueurs, ils sont souvent pilotés par une vision unique de l’activité qui produit un peu le même profil de joueur. Cela permet à l’équipe de France lorsque nous sommes en difficulté d’avoir un plan B ou C par contre à l’inverse nous avons moins de précisions qui emmènent à la confusion ou l’approximation…

BC : Dans les joueurs que vous voyez arriver, est ce que vous identifiez des ruptures comparativement aux 10 dernières années ? 

Un entraineur de haut niveau a la charge du renouvellement des élites et doit imaginer ce que sera le joueur de 2025.

Notre problématique est donc d’analyser le handball d’aujourd’hui pour penser celui dans 15 ans, et en conséquence de déterminer sa formation nécessaire. 

L’analyse du handball des 10 dernières années nous montre comment le handball est en train de se transformer et comment il risque de se jouer. On est sur des cycles qui peuvent durer 10 ans, ou un peu plus.

De manière cyclique, il y a une période où les organisations défensives prennent le pas sur les attaques. En conséquence, les entraineurs vont former des joueurs capables d’attaquer ces nouveaux systèmes défensifs.

Progressivement ces joueurs vont devenir de plus en plus fins dans leurs apprentissages, et vont devenir plus forts que les stratégies défensives. Les entraineurs vont en réponse, construire de nouvelles stratégies défensives pour les contrer. Pour voir ces évolutions, il est intéressant d’analyser des scores. Par exemple, il y a 20 ans c’était du 19 à 17 aujourd’hui c’est plutôt 32 à 30. 

Dans les années 90/2000, les dispositifs défensifs étaient peu mobiles constitués de très gros gabarits. On avait un affrontement face à un mur le plus massif et le plus compact possible. Progressivement émergent des joueurs capables de tirer à travers ce mur avec des habilités motrices du type tir à la hanche ou tirs désaxés. 

D’autres joueurs de grands gabarits sont quant à eux capables de tirer par‐dessus ce mur. Nous avions peu de duels, peu de combat, mais de l’évitement pour passer par‐dessus ou sur les côtés. Progressivement ces défenses ont été de plus en plus malmenées et se sont réorganisées pour aller chercher les joueurs plus loin, pour les empêcher de courir… Émerge alors, le besoin d’athlètes plus dynamiques, plus mobiles, capables d’enchainer des actions plutôt que de réaliser des actions uniques (course/tir à 9m par‐dessus).

Au départ la recherche d’athlètes de 2m et 110 kilo correspondait à ce type de jeu, aujourd’hui nous avons des handballeurs plus dynamiques et mobiles, capables d’enchainer des actions.
Ce profil de joueurs fait qu’aujourd’hui les défenses ont tendance à être de plus en plus agressives, de plus en plus mobiles vers l’avant, et étagées. Le joueur qui était habitué à tirer à travers devait se rapprocher à 8m. Ce vis‐ à‐vis n’est plus à 7m mais plutôt à 9 ou 10m, donc il faudrait être capable de marquer à 11 ou 12m, ce qui est très complexe. Ce type de joueur et de jeu est devenu inadapté. De la même façon les joueurs de grandes tailles, capables de courir et de tirer par‐dessus, ils ont aujourd’hui un défenseur à 10 m,  pour continuer d’être efficaces, ils devraient être capables de tirer par‐dessus à cette distance. Cela induit des transformations, et là où dans les années 90 un joueur enchainait une seule action, il recevait et courait pour tirer ou pour passer, aujourd’hui le joueur est obligé de passer par un premier duel, et c’est au sortir de ce premier duel qu’il va devoir enchaîner une deuxième action pour tirer ou passer.
Dans la transformation du jeu, il y a une transformation du joueur. 

Dans le handball des années 2000, un avantage se gagne sur les 2m pour dépasser l’adversaire et résister à sa poussée éventuelle sans être totalement déséquilibré pour pouvoir affronter le deuxième défenseur et créer un avantage. Si un joueur est totalement désorganisé suite au premier duel, il n’apportera pas un avantage à ses partenaires. Le deuxième défenseur ne sera pas sollicité puisque le joueur ne représente plus un danger, il va donner son ballon à son partenaire sans que celui –ci puisse bénéficier d’un avantage et va se retrouver en situation d’alignement parfait avec son défenseur. Il ne reste plus que l’exploit personnel pour faire la différence mais sur la durée d’un match ce n’est pas possible. Pour être capable de réaliser ces enchainements d’action, cela induit un autre développement des capacités musculaires.

Là où dans les années 90, la musculation était surtout de la force, aujourd’hui les handballeurs vont surtout développer le gainage pour pouvoir résister à ce premier duel sans être déséquilibré, et en continuant à être dangereux pour la défense.
C’est le cas d’un joueur comme Karabatic qui ne sera pas déséquilibré suite au contact, et conserve la totalité de ses moyens pour pouvoir mobiliser un deuxième ou un troisième défenseurs pour aller marquer ou faire marquer ses partenaires. Toutes ces analyses, nous emmènent progressivement à dire, et nous faisions déjà ce constat en 90, que les grands joueurs du profil de jeu décrit précédemment sont inadaptés aux formes modernes du jeu, et à la transformation défensive de plus en plus mobile et étagée. 

BC : La création technique du jeu par les joueurs, comment expliquer qu’elle émerge surtout dans le duel avec le gardien ? 

Il ya eu deux évolutions très importantes. La première, c’est la modification de la règle de la remise en jeu au centre.
Avant il fallait que l’équipe adverse soit repassée dans son camp pour engager. Nous avions toujours des phases d’attaques placées sur des défenses organisées.
L’évolution de la règle a permis l’engagement rapide.
Dès lors qu’un joueur est positionné au centre du terrain ballon en main et qu’aucun joueur de son équipe n’ait passé la ligne médiane, l’arbitre siffle la mise en jeu même si l’équipe adverse n’est pas son camp.

Cette transformation règlementaire a fait évoluer l’entre jeu, le jeu rapide, beaucoup de buts sont marqués dans cette phase : soit sur des contre‐ attaques mais aussi sur du jeu de transition. On monte vite le ballon et si on n’arrive pas à marquer immédiatement dans la phase initiale, on est capables de jouer dans la transition et de marquer des buts dans le moment où la défense est repliée, mais pas totalement organisée et capable de jouer à son meilleur niveau.
Ce jeu rapide représente plus de 30% des buts et des tirs qui mettent les joueurs dans des situations de duels favorables.
Précédemment, le mur défensif mettait rarement les joueurs dans des situations de duels véritables sans défenseurs. 

La deuxième évolution est celle des systèmes défensifs vers des défenses étagées. Ces défenses induisent des situations de tirs beaucoup plus en duel contre le gardien sans défenseur.
Précédemment, le pivot devait être costaud pour survivre au milieu de la défense massive, il réalisait très peu de tir sans être accroché et les ailiers avaient peu d’angle pour tirer. Les défenses beaucoup plus éclatées ont permis l’appariation de gestes nouveaux pour ces joueurs.
De même, avant un arrière ne marquait pas un but à 6m, ils vont maintenant avec des défenses plus mobiles, marquer la moitié de leur but à 6m et donc construire des habiletés motrices sur ces duels de près. La dimension dont vous parlez des formes de tirs a beaucoup évolué à partir de ces évolutions règlementaires et des stratégies collectives.

Ces adaptations techniques sont liées aux organisations collectives qui ont généré des situations nouvelles

BC : Justement, nous avons beaucoup échangé sur les évolution individuelles du joueur, n’y a‐t‐il pas d’évolution plus collective ? 

Lorsque je dis développer la réalisation individuelle c’est toujours au service d’une organisation collective identifiée.

Si un joueur ne répond pas aux principes collectifs de rechercher de l’espace libre, de créer de la densité défensive dans un secteur du terrain pour essayer d’emmener le ballon au plus vite et au plus loin pour trouver des espaces libres, il ne se passera rien sur le terrain.
C’est bien dans ces principes collectifs que l’on améliore les savoirs individuels.

Le handball est un sport de duel et non un sport de combat. La stratégie collective pour réussir à emmener le ballon dans un espace dégagé des défenseurs nait de la capacité qu’à chaque individu de gagner un avantage et de créer un avantage pour son partenaire.

Si un joueur gagne un duel, le défenseur suivant est obligé de venir aider son collègue.

Cette construction de ce duel vainqueur est une construction spécifique et complexe.

Gagner un duel contre un défenseur stable est très difficile. Par contre si mon partenaire proche va mobiliser mon défenseur direct, ce défenseur va devoir se déplacer très rapidement pour revenir dans mon secteur. Ce déplacement très rapide va me permettre de travailler sur cet équilibre précaire lié à ce déplacement et je vais pouvoir utiliser et rechercher ce déséquilibre pour gagner le duel.  

C’est bien l’addition et l’enchainent des actions individuelles qui vont permettre une réalisation collective. Si on est pas capable de gagner les duels individuels ou si on est pas capables de conserver l’avantage qui a été gagné par le joueur précédent car vous n’avez pas lu la situation et pas perçu que la situation était favorable parce que le défenseur était en retard, le jeu devient inopérant. 
Si un joueur est capable de réaliser des gestes, mais qu’il ne lie pas les situations de jeu favorables crées par ses partenaires, il ne sera pas intéressant pour une équipe. Inversement si un joueur comprend tout mais n’est pas capable de gagner un duel, il devient inopérant. 

De même, on peut se centrer sur les actions de contre attaque de joueurs comme par exempleAbalo mais il faut le relier à une stratégie collective.
Lorsque l’on a transformé le jeu en permettant l’engament rapide on lui a donné une continuité de jeu équivalente à celle du basket. On a organisé collectivement le jeu défensif pour permettre à certains joueurs d’être déchargés de l’action défensive pour prendre à revers l’attaque adverse. Les ailiers au moment du tir ne regardent pas le résultat mais anticipent dès le départ du tir pour partir en contre attaque. Si le but est marqué, ils vont pouvoir enclencher une mise en jeu rapide au centre qui va permettre de marquer rapidement avant que la défense ne soit replacée et par conséquent d’être en situation de duel contre le gardien. 

Ce sont des organisations collectives qui conduisent à des organisations individuelles

C’est‐à‐dire qu’il n’y a pas de travail spécifique du geste ? 

Le sport collectif français se construit au départ par le jeu et notamment avec les plus jeunes. On part toujours du jeu et pas du geste, on essaie de transformer le geste mais dans des considérations de jeu établi. Par moment cela donne beaucoup plus de richesse sur le plan perceptif et décisionnel mais parfois il manque de la précision gestuelle, de la qualité de l’équilibre…tous les aspects biomécaniques qui peuvent être développés si on travaille par le geste.
Nous, tant que le ballon arrive, on peut se contenter d’une qualité de passe médiocre. C’est parce que l’on a identifié le nouveau jeu, que l’on a construit des possibles. On a très souvent l’acte collectif à partir du jeu et à partir de sa finalité.
On part d’une situation donnée et on va travailler la situation globale pour arriver à travailler ces savoirs faire et résoudre les problèmes posés. D’autres nations démarrent de façon plus analytique par le geste et par la répétition des gestes. Progressivement on passe de la répétition d’un geste simple à la mise en situation avec un choix, puis quand c’est maitrisé on va vers un deuxième choix. 

Comment caractériseriez‐vous le haut niveau aujourd’hui ? 

Le très haut niveau est caractérisé par la performance individuelle. Chacun doit emmener sa performance maximale, à partir de là si on est capable de la lier à un projet collectif avec un état d’esprit fait de solidarité et de coopération, on peut gagner. C’est un élément déterminant du handball français, il y a un sens donné au projet.

Certains joueurs ont des motricités très fines et de nombreuses qualités mais ne sont pas capables de s’associer au joueur d’à côté, ils ne gagneront jamais rien.

La réussite du handball français, au delà des apprentissages et des projets stratégiques, c’est le sens donné au projet qui conduit à ce que les joueurs sont capables de s’associer. Aujourd’hui je suis plus devenu manager d’hommes, qu’entraineur de technique. Mon rôle est de veiller que l’aspect technique continue d’évoluer, c’est pour ça que j’ai des adjoints qui veillent à cette précision, mais je passe la plus part du temps à gérer des hommes et à travailler sur la réussite de leur association.

La réussite du handball français, au delà des apprentissages et des projets stratégiques, c’est le sens donné au projet qui conduit à ce que les joueurs sont capables de s’associer.

Pour réaliser du haut niveau, il ne s’agit pas simplement d’identifier la façon de jouer et la façon de réaliser les actions, car cela serait faire fi de ce qu’est un être humain. Un être humain est chargé d’émotion, de peur, d’ambition, et c’est aussi dans ces éléments là que l’on travaille beaucoup. 

Propos reccueillis par Bruno Cremonesci et parus dans Contrepied HS n°6.

Pour continuer ...
repère

EPS, séquence de jeu et apprentissage des sports collectifs à l’école

Jean-Francis Gréhaigne, Didier Caty et Patrick Marle - 30 septembre 2013

En sport collectif, deux notions se trouvent au cœur de l’analyse du jeu : d’une part, celle de configuration de jeu, telle qu’elle s’actualise et prend forme dans le rapport de force en cours, d’autre part, celle de situations potentiellement émergeantes mais prédictibles à qui sait lire le jeu et dont les joueurs doivent tirer parti. Les auteurs identifient différentes situations prototypiques du rapport attaque/défense en sports collectifs (espaces interpénétrés). Pour eux, le décodage et la compréhension d’une configuration du jeu représente un maillon essentiel dans l’apprentissage d’un sport collectif au collège et lycée.