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L’art n’est pas un gros mot - EPS & Société

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regard

L’art n’est pas un gros mot

Clément Dumeste - mai 2012

L’art serait « une manière de gérer l’irrationnel » selon le philosophe de l’art Dominique Chateau. Chacun le ressent, l’éprouve et lui accorde un sens selon son tempérament mais toute tentative de définition semble réductrice comparée à l’étendue des possibles et obsolète face au perpétuel renouveau. Clément Dumeste, enseignant à Lormont et conseiller académique pour les arts du cirque, nous donne quelques clés pour comprendre l’acte artistique et la création des spectacles de cirque.

Expression, Création, Communication

L’art nous est plus familier qu’il n’y paraît. Il s’immisce au quotidien dans nos façons de penser, d’agir et d’échanger. Nous possédons tous une dimension artistique à tel point qu’il s’agit sans doute d’une fonction élémentaire de l’existence humaine. Toutefois elle est cultivée à des degrés divers ; certains la revendiquent et la mettent en avant comme une force de progrès et d’équilibre quand d’autres entretiennent une suspicion à l’égard de son aspect irrationnel, inutile et parfois hermétique. L’art est convoqué pour les petites choses du quotidien comme pour les grandes œuvres de l’humanité dès lors que la règle de fonctionnement n’est plus repérable. L’art n’est pas un gros mot, c’est peut-être simplement un trop grand mot pour que l’on puisse en discerner tous les contours. Tant est si bien que le concept a souvent besoin d’un adjectif pour l’accompagner et se décline plus facilement au pluriel : art abstrait, art conceptuel, arts graphiques, arts populaires, arts vivants…

L’apparition récente (1981) de l’expression arts du cirque répond à la volonté du ministère de la culture de reconnaître à la fois l’immense diversité des pratiques et la respectabilité d’un domaine qui assume sa dimension populaire. La Maison des artistes, organisme professionnel, distingue deux postures du circassien : l’artiste et l’artisan. Elle estime qu’il s’agit d’un métier d’art par le caractère unique et non utilitaire de l’œuvre mais surtout quand il y a « prédominance de la création sur la simple mise en œuvre technique ». L’artisan de cirque serait celui qui, possédant des techniques circassiennes, est en mesure d’interpréter une chorégraphie composée par un créateur.
Chaque spectacle illustre à sa manière le fait que l’impossible peut être incarné par une incroyable technique autant que par une inimaginable originalité. Il n’y a pas d’un côté les techniques de cirque et de l’autre le cirque de création mais le dosage de ses deux ingrédients définit toute une gamme de styles et de sensibilités. Aussi vrai que la transmission de technique nécessite une réappropriation personnelle, la création fait éclore de nouvelles modalités d’action issues d’un terreau de savoir-faire. Le « nouveau cirque », en redéployant les disciplines dorénavant traditionnelles, cultive plusieurs dimensions en synergie : symbolique de la manipulation d’objet, métaphore de l’acrobatie, dramaturgie de l’équilibre… actes porteurs d’émotions, de sensations et de sens.
Une pédagogie du cirque réellement artistique propose d’éclipser la transmission technique par le développement des capacités créatives. Comme pour le soleil, éclipser la technique signifie qu’elle est présente, qu’elle valide le phénomène mais qu’elle n’est pas à l’avant-scène. Pourquoi faudrait-il attendre d’avoir emmagasiné toutes les techniques existantes pour en créer de nouvelles ? La création d’une technique personnelle motive la répétition et la mise au point. à l’inverse, il est illusoire de croire que l’on pourrait tout réinventer à partir de rien ! John Fosbury a transformé, Marie Curie a découvert, Christophe Colomb a tâtonné, Hannah Arendt a développé. Il semble que la création soit plutôt une inspiration à partir de matériaux préexistants mais combinés, disloqués, transcendés par l’intervention singulière de l’artiste. Une œuvre d’art est indissociable du tempérament, de la sensibilité, des motivations mais aussi de la technique de celui qui crée. La création n’est en effet pas la seule spécificité de l’acte artistique. à la création se rajoute l’expression de la personne, et à l’expression de soi la communication à l’autre. Ne peut être déclaré artiste que celui qui livre le fruit de sa démarche au regard extérieur. Le plaisir d’exprimer « ce que l’on a envie de faire », la liberté de créer « ce qui n’existe pas », la communion ou la reconnaissance autour de « ce qui a un intérêt commun » sont trois opportunités d’une formation artistique : l’expression contre la frustration, la création contre le conditionnement et la communication contre l’isolement. Dans les arts du cirque l’alchimie entre ces trois composantes est recherchée par le biais de ce que chacun peut avoir d’exceptionnel.

Nous créons contre le vide, par et pour les autres

Nous ne créons pas dans le vide. Le processus de création peut prendre la forme d’un jaillissement spontané comme découler d’une longue maturation et dans les deux cas, l’artiste extrait son énergie de sources d’inspirations. On peut distinguer un point de départ, un processus et un objectif à la création artistique. Cette mécanique est rarement linéaire et le chorégraphe, le metteur en piste interviennent à toutes les étapes.

L’inspiration

L’inspiration est un point de départ dans lequel l’individu trouve un mobile et une intensité pour exprimer son tempérament, sa physicalité, ses sensations, ses préoccupations, son rapport au monde. Les artistes de cirque témoignent de sensibilités corporelles et gestuelles pour ce qui est considéré comme extraordinaire : impossible, incroyable ou inimaginable. Ils déraisonnent face aux normes et limites mais résonnent du contact avec le risque, des sentiments extrêmes et des actes insensés.
Tout est recevable pour servir de déclencheur pour peu que ce soit chargé d’inédit : le mythe de Morphée pour la compagnie Tout Fou Tout Fly, le décalage du Candide de Voltaire pour le Cirque Baroque, l’architecture urbaine écrasante pour les Yamakasi, l’apesanteur pour Kitsou Dubois. Une idée surprenante, un geste contre-nature, une consigne impossible, une sensation originale, un objet détourné, un parasitage intempestif, un rythme saccadé, une technique outrageusement banale peuvent servir d’impulsion, concrète ou abstraite, à l’expression de ce que chacun porte d’extraordinaire. Parfois c’est le message final qui prend le pas sur l’inspiration initiale. Ainsi toute la créativité converge pour servir le contenu du spectacle, comme la dénonciation du totalitarisme dans « Autochtone » du collectif AOC.
D’autre fois, ni le début ni la destination du chemin ne sont fixés. C’est le procédé qui dirige le cheminement.

Les techniques de création

Les techniques de création sont des outils au service de la production et augmentent les capacités de créativité. Les écrivains surréalistes se sont laisser porter par le cadavre-exquis ; les ingénieurs en proie à une difficulté s’en remettent au brainstorming, les ingénieurs en proie à une difficulté s’en remettent au brainstorming, les artistes de cirque se fixent facilement des contraintes. Elles sont souvent dictées par la nature de l’agrès, de l’objet ou de l’accessoire qui conditionne la motricité dont il s’émancipera grâce à son adaptabilité, à sa malice ou les deux cumulés. La créativité motrice peut se mesurer par trois de ses dimensions : la fluidité (quantité de réponses), la flexibilité (variété des réponses) et l’originalité (rareté des réponses) [1]. Le grand artiste créé lui-même son procédé, son agrès ou sa technique. L’ingéniosité des dispositifs est une valeur reconnue dans le cirque et personnalisée par les machinistes et régisseurs. Nous créons sous contraintes et si l’improvisateur profite de la solution instantanée, le compositeur sélectionne celle qui lui paraît la plus pertinente.

La composition

La composition permet de rendre le propos lisible et attrayant. Elle mobilise des connaissances sur l’espace, la chronologie des actions, l’éclairage, la sonorisation, la disposition du public, les variations de rythme, l’utilisation de coulisses… mais savoir se mettre à la place du spectateur peut suffire à élaborer une communication satisfaisante. Qu’il soit à dominante politique ou esthétique, qu’il raconte une histoire ou qu’il dévoile un univers abstrait, le spectacle de cirque doit épater et recourt depuis toujours aux artifices marketing pour rendre époustouflant à peu près n’importe quoi : publicité, erreur simulée, clou du spectacle, interpellation du public, silences et roulements de tambours… Un regard extérieur est le bienvenu pour assurer la recevabilité d’une telle entreprise : un miroir, un chorégraphe, un metteur en piste.
Une création de spectacle peut indifféremment débuter par une source d’inspiration, un procédé de création ou un principe de composition. Le travail prend souvent la forme d’aller-retour entre les actes et les idées, entre la piste et le regard extérieur, entre l’abandon et la saisie d’opportunités, entre l’inspiration et le doute. Le spectateur sera bien inspiré de se laisser porter plutôt que de juger selon ses attentes. Artistes, artisans, génies, « presque artiste » nous ouvrent une porte vers un imaginaire qui défit la condition éphémère du corps.

Cet article est paru dans Contrepied - C’est quoi ce cirque ? - Hors-série n°3 - mai 2012


NOTES

[1J. Bertsch citant Guilford, dans « La créativité motrice », revue EPS n°181 1983

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