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Osons la danse en EPS ! - EPS & Société

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Osons la danse en EPS !

Sylvaine Duboz et Claire Pontais - 23 octobre 2020

Les derniers programmes, les publications Éduscol, les évaluations CCF et leur lot de « contresens, voire de non-sens, de formalisations hasardeuses de l’objet culturel » [1], ont créé des obstacles didactiques en entretenant la confusion sport/arts dans une seule compétence/domaine/champ d’apprentissage ; ils ont mis en avant la connotation « féminine » de la danse, renforçant des représentations sociales qui continuent de véhiculer des stéréotypes sexués.

Il nous faut donc revenir inlassablement sur la spécificité de l’art et en particulier les arts du mouvement, sur la richesse de ces pratiques [2], sur ce que l’expérience artistique apporte d’irremplaçable à tous les élèves, sur ce qu’ils et elles y apprennent, justifiant sa place à l’École. Mais aussi comme réponse aux nouvelles attentes culturelles des collégien·nes et des lycéen·nes, ensuite comme contribution décisive à une politique artistique nationale.

Une exigence : respecter l’authenticité de l’activité

Notre conception de l’acquisition d’une culture commune comme un moyen de développement de chacun et chacune nécessite à la fois démocratisation ET émancipation. C’est à dire que toute acquisition permet en retour un regard critique sur cette culture et d’y produire du nouveau.
Or le double mécanisme d’acquisition/transmission n’est efficace que si l’activité proposée aux êtres humains reproduit par sa forme les traits essentiels de l’activité incarnée, accumulée dans l’objet. [3]
Autrement dit, l’EPS, où les arts corporels sont l’un de ses objets d’étude, se doit d’en préserver l’authenticité, d’en poser les vrais problèmes. Mener une réflexion didactique est indispensable pour en saisir l’essence, la dialectique, respecter ce pourquoi ils ont été inventés par l’être humain.

L’objet de l’art

Si des activités entretiennent le flou comme le patinage ou la gymnastique, toutes deux qualifiées d’artistiques, le sport c’est la confrontation à soi, aux autres, à la mesure. Le sport est régi par un règlement, un code.
Au cœur du sport se trouve l’incertitude du résultat, le suspens, la compétition est organisée pour partir de l’égalité des chances et aller vers l’inégalité du résultat. Tandis qu’en art, l’objet, à travers l’œuvre, est de s’exprimer, de livrer un regard subjectif sur le monde, de le reconstruire, mais encore interpeller, questionner, bousculer, provoquer… et la liberté de création vient par les règles que se donne l’artiste. Une fois créée, l’œuvre devient autonome, se présente au regard de spectateurs qui chacun·e, avec son histoire, sa sensibilité, sa culture l’incorpore à sa manière et donc la recrée. Une œuvre d’art est donc par définition polysémique.

L’enseignement des arts en EPS : un enjeu de démocratisation

Nos élèves adolescents ont très peu l’occasion de s’exprimer par l’art, et ont pourtant plein de choses à partager sur le monde qui les entoure, sur leurs doutes, sur leurs espoirs, leurs angoisses, leurs rages et leurs joies, sur les évènements, etc.
Enseignant·es EPS, tout comme nous emmenons tous les jours nos élèves vivre une « tranche de vie » [4] de sportifs et sportives, nous nous devons de les embarquer dans une expérience artistique.

« La danse et le cirque (..) impliquent la production d’une œuvre artistique singulière et intentionnelle, l’appropriation d’un langage moteur se référant à différents styles et codes, mais également une fonction poétique liée à l’imaginaire créatif de chacun ainsi que, dans le cadre des danses dites scéniques, une volonté de communication à l’autre et d’exposition de soi. » [5]
Notre responsabilité est de faire vivre à toutes et tous le même type de cheminement, de problèmes, de contraintes que ceux auxquels les artistes se confrontent.
Nous sommes les passeurs indispensables pour que nos élèves accèdent au monde des arts qu’ils et elles n’osent explorer seul·es. La démocratisation de la création artistique passe par l’École et permet de sortir d’un schéma consumériste de la culture. Ces pratiques artistiques les rendent fier·es de leurs actes, et leur permettent de s’ouvrir à d’autres expériences. [6]

Notre responsabilité est de faire vivre à toutes et tous le même type de cheminement, de problèmes, de contraintes que ceux auxquels les artistes se confrontent.
Nous sommes les passeurs indispensables pour que nos élèves accèdent au monde des arts qu’ils et elles n’osent explorer seul·es.

Faire vivre une tranche de vie d’artiste c’est faire vivre un processus de création artistique

« On fait danse, madame ? Mais ce n’est pas du sport ! » nous disent des élèves à l’annonce du cycle de danse.
« Oui, tu as absolument raison, nous ne ferons pas de sport pendant quelques semaines, car la danse, ce n’est pas du sport ! » « Vous allez vivre une expérience extraordinaire, comme les artistes. Nous allons créer ensemble une pièce, que vous allez montrer, présenter, pour de vrai. Je vous propose de partir du thème L’autre, cet inconnu. Vous allez être déstabilisé·es, c’est normal, danser avec les autres, se montrer, c’est difficile, il faut oser être soi, il faut lâcher prise, dépasser sa peur du regard des autres, mais rassurez vous, vous apprendrez ! Il faudra que nous nous fassions confiance. Vous allez vivre le trac avant la présentation, mais une fois sur le plateau vous allez vivre d’immenses émotions parce que vous serez un groupe, vous serez ensemble, à l’écoute et vous oserez être vous parce que vous incarnerez le monde que vous avez créé. Les spectateurs auront la chair de poule et les larmes aux yeux. Oui, oui, c’est toujours ainsi que cela se passe. »

Le triptyque auteur/œuvre/spectateur [7] et les rôles chorégraphe, interprète, lecteur

Les auteurs s’accordent pour intégrer le processus de création artistique en définissant l’art par ce triptyque auteur/œuvre/spectateur rendant les rôles de chorégraphe ou circographe, interprète, spectateur (ou lecteur ou critique d’art) [8] indissociables. Ils sont donc consubstantiels de l’art et ne sauraient se limiter à des « rôles sociaux ».
Ces rôles s’apprennent progressivement, les élèves ne peuvent donc les jouer d’emblée ! L’enseignant·e, premier chorégraphe de la classe, dévolue progressivement ce rôle aux élèves au fur et à mesure de leur maîtrise des savoirs relatifs à l’écriture.
L’interprétation engage, in situ, la personne devant les spectateurs, exige une sorte de mise à nu, une sincérité que ressentent nos élèves et la crainte qui va avec et qu’il faut surmonter. C’est aussi pour cela qu’en art vivant, les spectateurs vivent une émotion en direct. « Les émotions circulent dans ce corps à corps entre danseurs, spectateurs et chorégraphie, dans un flux permanent modelant la danse et influençant les échanges ultérieurs. » [9].
Mais voir une œuvre en tant que lecteur et en tant que spectateur, ce n’est pas la même chose.

À l’école, il s’agit d’apprendre à être lecteur.

L’intention artistique, c’est le but du jeu
Comme dans tout jeu et donc comme en sport, le but déclenche l’action ! À l’école, de même qu’en français ou arts plastiques où un sujet est imposé, l’enseignant·e d’EPS choisit l’intention avec beaucoup de soin, selon l’âge des élèves, leurs préoccupations. Comme tous les artistes le font, on peut aussi choisir le registre esthétique [10] sur lequel jouer (poétique, mystérieux, lyrique, dramatique, burlesque, épique…etc.), et donc les émotions que l’on cherche à susciter chez le public. Il est indispensable de « penser les arts dans leur dimension affective et les émotions dans le cadre de l’expérience artistique. » [11]

Les règles du jeu [12] sont les contraintes
L’artiste qui crée s’impose ses propres règles… car on ne crée pas sans contraintes.

Plus il y en a, plus c’est facile.
Moins il y en a, plus l’ouverture des possibles est grande et plus c’est difficile.

À l’école l’enseignant·e impose des contraintes qui à la fois aident les élèves à solliciter leur imaginaire pour explorer et suscitent des apprentissages précis. Avec le but du jeu, les contraintes ou règles composent ainsi une situation de référence qui elle-même pose le problème fondamental de l’activité.

L’appropriation de techniques
Danser nécessite des acquisitions techniques très spécifiques pour développer le langage corporel et construire un corps-dansant, un corps signifiant.
La technique en danse ne doit pas se confondre avec les qualités habituellement associées à la danse comme la souplesse ni la limiter à des apprentissages de pas, formes, gestes comme sauter, tourner.

Avec le but du jeu, les contraintes ou règles composent ainsi une situation de référence qui elle-même pose le problème fondamental de l’activité.

Elle doit être comprise comme ce qui permet la disponibilité corporelle [13], ouvre des possibles pour s’exprimer. Alors, portés par l’intention artistique, les élèves peuvent créer, comme le font les chorégraphes, leurs propres gestes voire leur propre style. C’est ce que L. Louppe a appelé le « geste inouï » [14] qui nous touche tant parce qu’il est juste et contribue à la présence.

Tous les élèves, dès la maternelle, en sont capables !

Démocratiser l’accès aux œuvres du patrimoine, changer les représentations
Vivre une tranche de vie d’artiste et entrer en culture ne peut se passer de se confronter aux œuvres du patrimoine. Malgré les efforts et les politiques menées par les structures culturelles en direction de l’École, mais aussi le PEAC qui aurait dû garantir les droits culturels pour tous et toutes auxquels la France serait attachée, on est loin d’une éducation artistique ambitieuse, émancipatrice de la maternelle au lycée puisqu’hélas les moyens sont très insuffisants !
C’est pourquoi d’ailleurs le SNEP-FSU a lancé un appel à la démocratisation de l’accès aux arts.

En plus de l’accès aux spectacles vivants, proposer des extraits d’œuvres les plus variées possible de styles, registres, écritures, mises en scène, des duos, des groupes, des hommes, des femmes, les deux… est indispensable. [15]

Des problèmes professionnels qu’il ne faut pas négliger

Le processus de création exige de la part de l’enseignant·e beaucoup de disponibilité, d’écoute, d’ouverture pour ne pas être déstabilisé·e face à l’inattendu, l’imprévu. La théorie paraît simple, mais confronté·es à la pratique, des questions demeurent. Comment embarquer les garçons sans perdre les filles ? Comment permettre aux garçons comme aux filles d’explorer les mouvements dans tous types de qualités et dépasser les stéréotypes de genre ?16 Comment transformer leurs représentations tout en s’appuyant sur ce qu’ils et elles savent faire ? Que faire de toutes les réponses des élèves ? Comment construire la relation entre intention et mouvement, entre intention et composition ?

Le film Paroles de profs rassemble des témoignages émouvants d’enseignant·es d’EPS qui osent et rendent compte avec sincérité et humblement de leurs difficultés et posent des questions dans lesquelles chacun·e peut se reconnaître.
Elles relèvent de la formation initiale et continue, mais pas seulement.

Osons, tous et toutes, nous engager dans l’enseignement des arts !

Nous espérons apporter quelques réponses dans ce numéro de Contre Pied. Les comptes rendus de pratique et les boîtes à outils, les regards proposés ont pour ambition d’y contribuer. Sans oublier le travail d’équipe, la formation avec ses collègues pour construire une culture commune, choisir la classe avec laquelle commencer, bref se mettre dans les meilleures conditions pour oser !

Car les collègues présent·es au festival nous ont aussi dit leur plaisir à enseigner les arts, ce qu’elles et ils ressentent d’exceptionnel avec leurs élèves, quand celles et ceux qui sont habituellement effacé·es sortent de leur coquille, quand sportifs bougons du début du cycle n’en reviennent pas de ce qu’ils ont produit, quand des élèves disent leur émotion, quand ils révèlent : « je ne savais pas qu’on pouvait faire ça… » 

Cet article est à retrouver en version papier du Contrepied HS n°27 - Osons la Danse - paru en octobre 2020


NOTES

[1T. Tribalat. Vor article dans ce numéro.

[2 De nombreux articles ont déjà été publiés dans la revue et sont présents sur le site EPS et Société : S. Duboz, B. Flippe, F. Torrent : Un cycle d’enseignement http://epsetsociete.fr/Un-cycle-de-danse et La danse, c’est quoi ? http://epsetsociete.fr/La-danse-c-est-quoi, B. Armengol, http://epsetsociete.fr/Le-processus-de-creation, C. Dumeste : L’art n’est pas un gros mot http://epsetsociete.fr/L-art-n-est-pas-un-gros-mot, C. Vigneron : Arts du cirque, engagement, composition, http://epsetsociete.fr/IMG/pdf/cp_cirque_apprendre.pdf, http://www.epsetsociete.fr/La-danse-c-est-quoi#13, F. Torrent : http://epsetsociete.fr/IMG/pdf/apprendre_oui-mais-quoi.pdf

[3A. Léontiev : « Pour s’approprier les objets ou les phénomènes qui sont le produit du développement historique, il est nécessaire de déployer par rapport à eux, une activité qui reproduise, par sa forme, les traits essentiels de l’activité incarnée, accumulée dans l’objet. »

[4M. Portes. Qu’est-ce qu’une « tranche de vie de handballeur » ? Comment garantir que le jeune joueur va en vivre une ? Revue Contre Pied hand-ball HS n°6, mai 2013.

[5T. Perez & A. Thomas. Danser les Arts. Nantes, SCEREN-CRDP des Pays de la Loire, 2000.

[6D. Bellini, M. Duffour, Fabrique de la ville, Fabrique de cultures. Ed Le Croquant, 2020.

[8C. Vigneron. Voir article dans ce numéro.

[10M. Dufrenne. Les catégories esthétiques sont communes à tous les arts, qualifient un mode de sensibilité, traversent l’histoire dans la permanence d’une forme émotionnelle.

[11Mathilde Bernard, A. Gefen, C. Talon-Hugon. Arts et Émotions, dictionnaire. Ed A. Colin, 2016.

[14L. Louppe, Poétique de la danse contemporaine, Ed Contredanse, 2004.

[15Site Numéridanse, très complet et les suppléments à ce numéro sur le site EPS et Société.

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Sport et cohésion sociale

Yvon Léziart - septembre 2012

Cohésion, inclusion, intégration… les mots et les politiques qui se cachent derrière eux se valent-ils ? Quand on sait que le terme cohésion signifie « unité et harmonie » on se prend à douter que rapportée au social, il ait socialement un sens… Le social étant par excellence le champ de la diversité, des contradictions, des tensions, sociales, justement. Qu’est-ce donc que la cohésion sociale par le sport ? Au-delà de cette question difficile mais déterminante, un constat s’impose : les structures traditionnelles du sport peinent à rassembler les populations. Et ce n’est pas pour autant que les nouveaux modes d’organisation des sports répondent aux attentes nouvelles des pratiquants et encore moins aux besoins de ceux qui n’accèdent pas au « sport ».
Jean-Philippe Acensi (agence éducation par le sport), William Gasparini (Staps Strasbourg), Thierry Long (Staps Nice) ont donc débattu du sport et du social lors d’une table ronde. Yvon Léziart en rend compte ici.

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