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Performance/compétition… - EPS & Société

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Performance/compétition…

Christian Couturier - 8 octobre 2015

Intervention de Christian Couturier lors des 6èmes assises nationales et internationales du sport populaire organisées par la FSGT dans le cadre de ses 80 ans.

Performance

Le thème de ce carrefour, sa formulation, laissent entendre d’une certaine façon que la notion de performance, telle qu’on la connaît dans le champ sportif, serait diluée dans une définition qui renvoie au modèle économique, libéral, dans lequel on vit. Profitons-en pour constater que cette fameuse « performance » économique n’est guère brillante. Que les libéraux érigent en modèle quelque chose qui fonctionne aussi mal n’est pas le moindre des paradoxes.

Mais je ne voudrais pas m’étendre sur cet aspect des choses que tout le monde ici connaît.
Je voudrais aborder le sens même de la performance, son fondement « humain ».

Performance et santé

Je vais partir d’un constat : on (le « on » est logiquement « indéfini », je veux dire qu’il couvre un large spectre, dans le monde sportif et dans l’éducation) met en opposition le sport performance (ou compétition) d’un côté et le sport santé de l’autre, ce dernier s’étant d’ailleurs substitué au « pour tous ». Cette dichotomie a des incidences en EPS et dans le milieu sportif et associatif. L’idée s’imposant implicitement que développer un sport santé (auquel on associe d’ailleurs le plaisir, le bien-être, etc.) est contradictoire avec la recherche de performance. Et je ne fais pas de distinction ici entre la « haute » performance et, quoi ? la « basse » performance, entre la performance de haut niveau et celle de bas niveau… je parle juste de performance sans faire référence au contexte. Or les deux choses, performance et santé, sont en fait très liées, voire synonymes. Je me doute que c’est un brin provocateur, surtout pour celles et ceux qui se dépensent sans compter pour dénoncer, à juste titre, les dérives du système de la haute performance…

Je dirais pour lancer le débat que d’imaginer le « bien être » sans pouvoir « bien faire » est une illusion. C’est de ça dont on parle lorsque qu’on parle de performance : bien faire quelque chose dans quoi je puisse me reconnaître (reflet) et dans quoi je puisse me re-connaître (me connaître à nouveau). Si je n’ai pas d’occasion de faire une ou des performances, alors je n’ai aucun moyen de me reconnaître dans ce que je fais.

On pourrait croire qu’il s’agit alors d’un problème strictement privé, individuel, un face à face entre moi et moi. Pour Yves Clot, psychologue du travail, c’est la capacité d’affecter son milieu par son initiative, c’est un pouvoir agir qui laisse des traces en dehors de soi, une empreinte en quelque sorte, une signature. Donc d’une certaine manière, performer, c’est sortir de soi, c’est, comme on dit, ne pas être assigné à résidence. Ça a donc à voir avec l’émancipation. Et aussi, en conséquence, avec la santé au véritable sens du mot, non réduit au biologique. Performer, c’est bon pour la santé.
Ce que je dis ici a un impact politique : qui sont celles et ceux qui sont aujourd’hui, sur tous les plans, assignés à résidence ? La réponse est évidente. Permettre aux classes défavoriser de s’émanciper c’est, pour une part, leur offrir des occasions de performer, et pas seulement dans le domaine physique et sportif évidemment.

Performance et communication

Seul l’humain est capable de performance. La performance n’existe que parce que l’on pense. C’est donc une question qui renvoie à la condition humaine par rapport à la condition animale. Je laisse des traces non seulement pour m’accomplir, mais pour cela il faut que je communique avec les autres : la performance permet de me reconnaître dans ce que je fais, comme je l’ai dit, et de façon liée, d’être reconnu par les autres. La performance, comme la compétence dont elle est l’autre facette, n’existe que parce qu’elle est reconnue.

Performance et pédagogie

Tout ça est bien joli mais on a, tous les jours, des exemples de dérapages. Pourquoi tout le monde n’adhère pas spontanément, ou encore rejette, à un moment donné, le développement sportif, c’est à dire la recherche ludique d’une performance physique ? Pourquoi la performance, cela se dit, pourrait être jugée « anti-éducative » ?

On peut repérer un certain nombre de raisons qui offrent matière à réflexion, avec en ligne de mire les questions pédagogiques (ça renvoie à la formulation du carrefour « à quelles conditions…)

Tout tourne, puisqu’il s’agit d’une question sociale et une question de communication, autour de la relation qu’on instaure avec la performance. Comment en parle t-on, qu’est-ce qu’on en fait. Bref, comment socialise t-on la performance dans le monde qui nous entoure. Comment l’enseignant, l’entraineur, l’animateur travaille, par exemple la différence de performances des jeunes d’une classe ou d’un groupe… Comment fait-il réfléchir, philosopher autour de la performance. En fait l’éducateur, l’enseignant, l’entraineur, est quelque part, un peu, un professeur de philosophie.

Par ailleurs on ne voie de la performance que le résultat. C’est le fait visible. Mais il renvoie à quels conflits, à quels dilemmes ? Là encore je reviens vers Yves Clot et la psychologie du travail. Pour lui, mais c’est maintenant largement partagé, le réalisé n’est pas l’expression de toute l’activité déployée. Il y a, dans le réalisé, le non réalisé, ce à quoi j’ai renoncé, même inconsciemment, aux contradictions que j’ai dû résoudre, parfois à mon corps défendant, c’est une gestion parfois non rationnelle de l’émotion. Autrement dit, voir la performance (la prestation), comme un fait « sec » serait une erreur. La performance est inscrite dans une histoire, et elle est l’aboutissement de choix et de non choix… socialiser la performance, la rendre utile pour le jeune, c’est chercher avec lui ce qu’elle révèle. L’éducateur, l’enseignant, l’entraineur, est, un peu, un révélateur de ce qui n’est pas immédiatement visible.

Enfin, et je m’en tiendrai à ces 3 pistes, il peut y avoir dérapage, stress, ressentiment, rejet, si à un moment on propose un objectif à un enfant n’a pas les moyens ou les ressources pour « faire face ». Ça engendre la peur de « perdre la face ». L’injonction est disproportionnée. Et donc toxique. L’éducateur, l’enseignant, l’entraineur, doit être, un peu, un assainisseur.

Je résume : la performance c’est un opérateur de bonne santé, c’est un objectif d’émancipation possible, c’est à dire un pouvoir d’agir qui laisse des traces dans mon environnement. Mais la pédagogie, c’est à dire la mise en place de conditions d’exercice de cette performance, peut soit en faire une arme de destruction, soit un levier de construction. Je peux soit perdre la face soit faire face. Ce n’est pas la performance qui serait bonne ou mauvaise « en soi », c’est l’utilisation sociale qui la tord dans un sens ou un autre.

Si mon but est l’émancipation alors je dois amener l’enfant dont je m’occupe à se développer, et un des signes de ce développement est l’amélioration des performances. Mais, compte tenu du fait que ses motivations du moment m’échappent, il va falloir que je fasse coïncider ses mobiles avec les miens. Ceux qui disent partir des mobiles de l’élève ou de l’enfant racontent des histoires. En fait il y a toujours une forme de négociation. Pour que ça fonctionne, il faut faire en sorte que ceux du jeune et de l’éducateur, l’enseignant, l’entraineur, se rejoignent. C’est particulièrement vrai à l’École où c’est toujours l’institution (et donc l’enseignant) qui fixe le cap, face à des élèves qui, souvent, « n’ont pas envie ». Ne pas travailler sur ce plan c’est laisser trop de pouvoir à la famille pour faire le travail, ce qui très (trop) inégalitaire.

Bref, vous voyez que pour moi (et SNEP et Centre EPS), la question de la performance n’est pas une question annexe, elle est au cœur du projet de développement des jeunes. Sa « démocratisation » est donc un enjeu politique.

La compétition

Je vais en venir tout doucement à la question de la compétition, conçue comme le moment où je mets en jeu les pouvoirs acquis, dans un cadre social déterminé et délimité. La compétition est le jeu par lequel s’organise cette confrontation de performances. Et comme je disais qu’une des choses importantes dans la performance ce sont les conditions dans laquelle elle s’exerce, qui peuvent la rendre humaine ou inhumaine, alors il faut minutieusement penser aussi cette compétition pour qu’elle soit un moment émancipateur, et non le contraire.

Quelques principes directeurs (j’en ai repéré 6 que je juge principaux) ?

  • Reconstruire le cadre commun réglementaire partagé. C’est revenir aux sources de la compétition : construire des règles qui permettent la rencontre et identifier les valeurs qui sont portées. Juste un exemple lorsqu’en judo, on est « repêché » (pour ceux qui ne connaissent pas ça veut qu’on accorde une autre chance à celui ou celle qui a eu la malchance, par le jeu du hasard, de tomber sur le ou la meilleure du moment…) c’est qu’on a estimé au fil du temps qu’il fallait, un peu, corriger les aléas du tirage au sort. On peut ne pas être d’accord, mais la règle vient fixer une ou des valeurs que l’on juge à un moment donné importante.
  • Il doit y avoir un enjeu émotionnel authentique, c’est-à-dire un enjeu symbolique raisonnable. Trop faible ou trop élevé et l’expérience vécue ne pourra servir pour se développer.
  • Apprendre l’échec : plutôt que de laisser chacun se débrouiller avec (donc de façon inégalitaire en fonction des ressources).
  • Organiser la diversité de l’offre dans un souci démocratisation. L’école, le mouvement sportif… doit pouvoir présenter un éventail de compétitions de différentes natures, avec différentes géométries, pour que chacun puisse, au bout du compte, trouver une formule « à sa main », dans laquelle il se sentira bien.
  • Il faut aussi développer des rituels qui correspondent aux valeurs que l’on veut (respect, etc.). Ces rituels sont importants. Ils peuvent aussi varier selon les activités, selon les compétitions… mais il faut marquer que l’on rentre et ensuite que l’on sort d’un espace et d’un temps particulier : ce n’est pas la vraie vie, c’est un jeu…
  • Enfin il faut organiser la remise en jeu régulière de l’enjeu (remise en jeu du titre, périodicité…) de façon à garder l’objet du désir… si l’égalité des chances est préservée. Car il faut offrir à chacun une chance raisonnable de gagner sinon…

On doit pouvoir en trouver d’autres (je précise que bien qu’ayant utilisé dans la présentation des impératifs : il faut… en fait ce ne sont que des hypothèses, des propositions soumises à discussion).

Pour conclure, j’ai développé à partir de la question initiale deux volets parmi les 3 qui constituent à mon sens le triptyque fondamental du sport, le troisième étant l’entrainement.

Le système performance/compétition/entrainement est donc critiqué, voire rejeté, pour des raisons idéologiques et/ou pratiques et bien souvent en prenant que l’aspect visible des choses, le sport médiatisé, mais en fait largement minoritaire. Sur cette base on pourrait assister, et on assiste déjà, à une forme de desportivisation du sport.

J’attire simplement l’attention sur ce risque potentiel, sans développer puisque j’ai déjà trop parlé : desportiviser le sport, c’est lui retirer son caractère éducatif (son origine, pour le développement de chacun-e), et donc lui permettre d’évoluer tranquillement vers une forme « médicale » d’un côté (et il y a eu ces derniers temps des articles dans la presse sur le sport sur ordonnance), et hyper professionnelle d’un autre (des jeux du cirque modernes).

Que voulons-nous vraiment ?
Merci de votre attention.

Christian Couturier. Secrétaire national du SNEP. Centre EPS et Société

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