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Qu’est-ce que le genre ? - EPS & Société

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Qu’est-ce que le genre ?

Loïc Szerdahelyi - 4 mars 2015

Loïc Szerdahelyi, professeur d’EPS au collège de Blanc Mesnil (93), poursuit une thèse sur l’histoire des femmes enseignantes d’EPS, dans la seconde moitié du xxe siècle. Il nous propose de faire un pas de côté afin de mieux cerner le concept de genre.

Succincte généalogie du genre

En France, l’histoire récente de l’usage des catégories de sexe va de la condition féminine au genre, en passant par les rapports sociaux de sexe (Zancarini-Fournel, 2010). Prolongement des études sur la condition ouvrière, le concept de condition féminine s’impose au sortir de la Seconde Guerre mondiale. L’influence du marxisme dans l’analyse des classes sociales en explique alors le succès. La bascule vers le concept de rapports sociaux de sexe s’observe au cours des « années 68 », lorsque les mouvements féministes posent la question de l’individu. Ce sont ici les relations de domination des hommes sur les femmes qui sont premières, en rupture avec les idées de complémentarité des sexes et de spécificité féminine. à cette étape, le socle théorique marxiste demeure. Cette référence disparait outre-Atlantique à la fin des années 1980, au profit du post-structuralisme et de la French Theory (Lacan, Foucault, Derrida).

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Fondant son analyse sur ces nouvelles bases théoriques, Joan Scott publie aux états-Unis en 1986 un article, Genre : une catégorie utile d’analyse historique, devenu référence. Selon elle, le genre est « un élément constitutif des rapports sociaux fondés sur des différences perçues entre les sexes » et « une façon première de signifier les rapports de pouvoir ». Les catégories de sexe ne sont plus données comme préexistantes, mais contextualisées, situées et construites. Le genre participe ainsi d’une remise en cause de l’opposition dite naturelle des sexes : il est un outil d’analyse pour saisir la manière dont les femmes et les hommes sont constitués comme fondamentalement différents, au désavantage des unes pour le bénéfice des autres.

Les problématiques d’égalité entre les sexes sont donc au cœur des études de genre, dont l’ambition est d’expliquer comment s’organise la domination réelle et symbolique des hommes sur les femmes. Le combat politique contre les inégalités sexuées mêle ainsi différentes orientations théoriques, au sein de diverses disciplines (histoire, sociologie, anthropologie, philosophie...). C’est dire que le genre n’est pas une théorie, mais un champ de recherche interdisciplinaire au sein duquel coexistent différentes théories.

Le genre, un concept à (re)définir

Le genre vise à repenser la différenciation des sexes et à saisir les rapports de pouvoir inhérents à toute relation, entre les sexes ou au sein de chacun des sexes, ici et maintenant, à une époque et dans une société données. Au-delà de l’étude de la construction des différences sexuées (que contribuent à perpétuer des institutions telles que l’ école, la religion, la famille), le genre questionne les processus sociaux, culturels, linguistiques et scientifiques qui mènent à la division hiérarchique des sexes. Or cette division, sur la base de différences sexuées dites « naturelles » , bénéficie toujours aux mêmes, justifiant la domination masculine face à la fragilité féminine. Le genre nous permet en ce sens de rendre visible ce qui ne l’est pas, il pose des questions que l’on ne se pose pas (spontanément). Cet outil d’analyse ouvre sur une autre manière de voir le monde, il veut éviter le piège des apparences et interroge le sens commun.

Pour ce faire, il convient de ne jamais figer dans l’éternité les catégories de sexe, mais d’en accepter les redéfinitions. En déplaçant (consciemment) notre regard sur la façon dont la différenciation sexuée se produit, le genre appréhende simultanément le résultat et les processus. La construction sociale d’une division hiérarchique entre les hommes et les femmes, si elle demeure une explication des inégalités, devient un phénomène à expliquer.

Le genre, des écueils à éviter

Il n’est pas rare de découvrir le genre indifféremment employé au singulier et au pluriel, selon une utilisation qui privilégie la catégorie grammaticale à la catégorie d’analyse. Il est vrai que les règles grammaticales françaises isolent deux genres, les accords se faisant soit au masculin (qui sert aussi de neutre) soit au féminin. S’il est futile de s’obstiner sur un usage linguistique unique, il convient en revanche de maîtriser les tenants et les aboutissants symboliques des différentes formulations : alors que les genres (masculin/féminin) stabilisent la bi-catégorisation hommes/femmes, légitimant la virilité des uns et la féminité des autres, le genre invite à questionner ces catégories ainsi que les relations de pouvoir entre les deux. Volontaire ou non, l’usage du genre au pluriel rend la catégorie d’analyse inopérante.

Certain-e-s associent « sexe » et « genre » comme synonymes : là encore, la catégorie d’analyse est affaiblie. C’est ainsi qu’en 2011, Christine Boutin, Présidente du Parti Chrétien- Démocrate, relaie l’indignation des catholiques conservateurs, en refusant l’introduction du genre dans certains manuels de SVT. Elle dénonce « la théorie du genre », devenue ensuite (confusion totale) « la théorie du genre sexuel »... Derrière le fantasme d’une théorie unique et effrayante, la biologisation du genre empêche ici tout esprit critique de l’ordre sexué établi. Or le genre permet de déconstruire les attributs fixés a priori pour chacun des sexes. Le genre n’est pas le reflet du sexe biologique, mais il interroge la différence des sexes dans ses fondements, sa construction, sa hiérarchisation, ses conséquences. Aussi devient-il nécessaire de s’entendre sur ce qu’est le sexe.
La polysémie du terme permet de considérer une partie (« le sexe » anatomique, mâle ou femelle) pour le tout (« les deux sexes », qui identifient deux classes d’être humain : les hommes et les femmes) [1] . Le sexe biologique organise ainsi la répartition anthropologique entre les hommes et les femmes, quand bien même les marqueurs scientifiques qui le déterminent sont très variés : organes génitaux (pénis/vagin), ADN (chromosomes XY/XX), hormones (testostérone/œstrogène)... La distinction a priori des hommes et des femmes est donc un acte social, qui unifie des données biologiques hétérogènes en une réalité sexuée binaire, de laquelle les intersexué-e-s sont exclu-e-s. Les études de genre invitent ici à ne pas réduire la différenciation des sexes au déterminisme biologique, lequel participe de leur stricte naturalisation.

Conclusion

Mettant en jeu les corps dans des activités imprégnées de stéréotypes sexués, l’EPS ne peut donc ignorer l’intérêt du genre comme catégorie d’analyse. Chaque enseignant-e doit faire face à ses propres représentations, pour ne pas favoriser la reproduction des stéréotypes sexués. Il en va d’une responsabilité individuelle et collective, dans et par les pratiques.

Certes, les préjugés sont tenaces et finalement, nos actes et nos discours ne constituent que de simples gouttes d’eau face au poids reproductif des différentes instances de socialisation. Mais gardons-nous de diffuser l’idée selon laquelle chaque être humain est amené à se conformer aux assignations sexuées, aux traits attendus d’une masculinité hégémonique ou d’une féminité essentialisée, selon le sexe attribué à la naissance.

En EPS, notre position est centrale, de par nos pratiques sociales de référence, sportives et artistiques, au sein desquelles s’expriment des corps toujours sexués. L’enjeu est de taille, car n’oublions pas : « Le sport est sans doute l’un des acteurs historiquement les plus efficaces de la reproduction des hiérarchies de genre... en même temps qu’un formidable moyen, par ses pratiques, de les questionner et de les faire se déplacer » [2]

Article paru dans Contrepied Hors-série n°7 - Égalité ! - Septembre 2013


NOTES

[1L. Bereni, S. Chauvin, a . Jaunait, a . r evillard, 2011, Introduction aux Gender Studies. Manuel des études sur le genre , De Boeck.

[2éditorial – Le genre du sport, 2006,CLIO, Histoire, Femmes et Sociétés, 23,p. 12

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