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Le badminton, une pratique sociale paradoxale

Anthony Guidoux - 18 mars 2021

Anthony Guidoux est journaliste, spécialiste de badminton. Il a été rédacteur en chef adjoint du site Badzine, avant de devenir pigiste pour la fédération française. Très bon connaisseur de l’activité, il nous livre ici ses réflexions sur ce sport qui continue à se développer

Que représente aujourd’hui le badminton ?

Les chiffres montrent à l’évidence son expansion en France : en 2011/2012 il y avait 165 000 licencié-es, 26 ligues régionales, 1800 clubs, 870 écoles de badminton, 566 entraineurs diplômés, etc. Certes nous sommes loin du foot, mais il faut savoir que la fédération est née en 1979, et qu’il n’y avait que 2 400 licenciés au départ. Dans le monde scolaire, on recensait en 2010/2011 près de 169 000 licencié-es à l’UNSS, répartis dans 7 638 associations, ce qui en fait l’activité la plus pratiquée dans le cadre du sport scolaire.

Le badminton est donc une pratique en plein boom...

Clairement. Mais de mon point de vue, il faut gratter un peu la surface. Le badminton arrive à un cap qui devrait lui imposer de « se réinventer ». Sa progression rapide butte aujourd’hui sur des problèmes de structures qui n’ont pu suivre le rythme. Il existe un déséquilibre entre l’offre qui ne peut s’ajuster à la demande. à titre d’exemple, dès qu’un club ouvre, il est immédiatement rempli. Dans de nombreux clubs de France, on refuse du monde. Le potentiel de personnes qui ont envie de pratiquer ne peut être aujourd’hui absorbé.

Quelles en sont les raisons ?

Une difficulté immédiate et évidente concerne le manque d’installations sportives. Toutes les collectivités territoriales ne sont pas équipées de gymnases, ou pas assez équipées. Cela concerne beaucoup les milieux ruraux qui sont les parents pauvres de structures couvertes. Mais même lorsque les gymnases existent, la concurrence est parfois rude avec les autres sports, et il n’est donc pas évident que le badminton puisse s’y implanter. C’est un point extrêmement problématique vu le coût des constructions. Je sais que la fédération est consciente du problème, et qu’elle travaille sur ces aspects de structuration.

Existe-t-il d’autres freins ?

Il s’agit là d’un point de vue très personnel. D’un côté, je sais que le badminton repose sur des valeurs de convivialité dont se revendiquent la plupart des membres de la communauté badiste. Et d’un autre côté j’ai le sentiment que les dirigeants aimeraient mieux structurer leur sport, sans toutefois agir en conséquence (organisation précise des tâches au sein d’un bureau, sérieux dans le suivi et l’activation d’une communication vers la presse locale, démarches de sponsoring local, etc). Les même qui, dans leur for intérieur, sont attachés à l’image de sport amateur, hésitent fortement à évoluer vers une démarche plus professionnelle. J’utilise ce mot, non pas pour faire référence au sport professionnel, mais au sens où il faut aujourd’hui plus de rigueur, d’encadrement, de sérieux, de structuration pour faire évoluer le badminton… En somme, tout le monde souhaite une reconnaissance à la hauteur de l’intérêt que suscite la pratique de ce sport, mais je n’ai pas l’impression que tous y mettent les moyens. 

C’est donc assez paradoxal ?

Tout à fait. Pour moi le badminton est une activité prise en quelque sorte entre le respect des valeurs qui l’ont vu naître et se développer,(fair-play, convivialité, bonne humeur, légèreté, passion… Ces valeurs proviennent principalement des usages ! Pour prendre un exemple : les compétitions regroupent dans une même salle plus de 100 joueurs chaque week-end. Cela créer une proximité et une convivialité propre au badminton) et la volonté de s’affirmer comme un sport majeur. On veut être reconnu, ça c’est sûr, mais en même temps on a tendance à ne pas trop bouger pour que ça change vraiment. Ça produit un badminton à deux vitesses : un badminton « loisir », mais qui veut encore se démarquer de son image « jeu de plage », et un badminton qui tend trop rapidement vers l’élite, même s’il est plus rare. D’un côté, on reste dans une démarche très loisir, de l’autre on tend vers l’ultra compétition.

Peut-on vraiment opposer ainsi loisir et compétition. On peut faire des compétitions dans le cadre de loisirs ?

Si j’oppose les deux notions, c’est parce qu’elles sont opposées au sein même des clubs ! Les clubs proposent des créneaux loisirs OU compétition. C’est assez restrictif. Ce qui est sûr, c’est que les “loisirs” pratiquent bien souvent (le plus souvent !) sur un créneau spécifique, et peuvent participer s’ils le souhaitent à des petites compétitions, dans la catégorie NC (non classé) le plus souvent, même si c’est loin d’être une généralité. 
Ce que j’essaye de souligner, c’est que les clubs restent selon moi encore trop dans ces schémas “classiques” ou un(e) joueur/joueuse sera soit “très compétiteur”, soit “totalement loisir”. Alors qu’on devrait essayer de créer du lien entre les deux, pour ne pas laisser le badminton se développer dans un schéma à deux vitesses... 
En ce sens, certaines initiatives commencent à se mettre en place, comme le développement de compétitions “pour tous” appelées PROMOBAD .
170 000 licenciés dans la fédération, le même chiffre à peu près dans le sport scolaire, et, au bout du compte, une élite qui se compte sur les doigts de la main.

C’est aussi paradoxal, non ?

Bien sûr. Mais croyez-moi, la fédération et les badistes en général en sont très conscients. Il existe aujourd’hui un trop petit nombre de personnes capables de rivaliser au niveau international. Je pense qu’une conjugaison de plusieurs facteurs peut l’expliquer, parmi lesquels peut-être la jeunesse de la fédération, la structure d’entraînement, les ressources financières insuffisantes des joueurs de haut niveau, ou bien même le manque de professionnalisme des joueurs. Je ne sais pas vraiment. Ce qui est sûr, c’est que la « culture » du badminton aujourd’hui repose sur la convivialité et le loisir. C’est une bonne chose pour faire vivre un sport de masse, c’est dans le même temps un frein pour attirer des jeunes vers le haut niveau, avec les contraintes, voire les sacrifices, que cela implique.

Existe-t-il chez les pratiquants une « culture bad » identifiable ?

Oui. Entre nous, on parle facilement de « communauté 
badiste ». Cette culture, ce qui nous unit et en même temps nous différencie d’autres sports, repose sur quelques repères. D’abord comme je le disais cette convivialité et cet esprit mêlant fête et compétition. Même si je n’ai aucun doute sur le fait qu’on le retrouve ailleurs. Il y a aussi le fait de s’être construits et développés sans être vraiment reconnus comme sport à part entière. Il y a à la fois une sorte de fierté et en même temps une revendication : que l’activité soit justement connue et reconnue. Par exemple il y a quelque chose qui a beaucoup circulé entre nous sur les réseaux sociaux : une étude a montré que bien que le terrain soit plus petit, les temps de jeu moins longs, le joueur de bad fait plus de kilomètres qu’un joueur de tennis... Au fond, c’est difficile peut-être de dire comment ça se traduit dans les comportements, mais je crois qu’il existe bien une identité que les badistes partagent.

Article paru dans le Contrepied Hors-Série n°8 - Badminton

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