Une surhumanité sécessionniste en perspective par Clëa Gillespie

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L’alliance objective tissée entre Musk et Trump n’est pas une simple collusion d’intérêts. Elle révèle l’existence d’une mutation opérée par le régime néolibéral : l’ultralibéralisme de type libertarien, qui représente un moment de bascule historique extrêmenent dangereux. Dans son livre, Panlibéralisme, quand le néolibéralisme accède à la toute-puissance (Le Bord de l’Eau), la philosophe Caëla Gillespie explique on néolibéralisme en est arrivé là. Un défi est lancé à l’humanité tout entière pour contre-carrer ce régime redevenu féodal qui ne cache plus son ambition de domination totale.

Entretien mené par Jean-Pierre Lepoix, membre du bureau de EPS & Société

Une version courte de cet article est paru dans le ContrePied « égalité, construire du commun » 2026.

JPL : Vous commencez votre analyse en annonçant que nous ne sommes pas en face d’une crise du libéralisme, mais de ce que vous appelez le panlibéralisme. Qu’est-ce que ça change ?

 CG : Dans les medias, on dit qu’on est entré dans une crise du libéralisme. Les peuples se détourneraient du libéralisme, pour se perdre dans des populismes illibéraux et voter pour « les extrêmes ». Mais la phase dans laquelle on rentre, ce n’est pas un illibéralisme, c’est-à-dire la négation du néolibéralisme. Ce que nous vivons est un panlibéralisme : le tout-libéralisme, le néolibéralisme poussé à sa pointe extrême. Le concept d’illibéralisme suggère une irrationalité des masses, une incapacité populaire à faire preuve de raison. Le concept de panlibéralisme, que je tente de forger, oblige à penser que la violence politique qui monte en puissance à l’heure actuelle est inhérente au projet néolibéral.

Ce que je démontre, c’est que les cinq dernières décennies de néolibéralisme conduisent logiquement à un régime politique où des alliances objectives sont tissées entre le nouveau monde de l’entreprise et des autocrates issus des urnes.

D’un côté, il y a la puissance du nouveau monde de l’entreprise, un monde faits de grands groupes transnationaux, qui comprend les industries numériques, les compagnies pétrolières et gazières, l’industrie de l’armement, les transports maritimes et aériens, l’agro-industrie, les industries pharmaceutiques, l’exploitation de l’eau. Ce monde est train de se restructurer, au moyen de l’IA, en complexe militaro-industriel cohérent. 

             De l’autre côté, il y a des « hommes forts » issus de l’extrême droite libertarienne, comme Trump, ou Milei, ou plus classique, comme Victor Orban. La montée au pouvoir des autocrates peut être tolérée par le nouveau monde de l’entreprise, mais elle peut aussi être encouragée, voire financée, comme l’ont montré les liens entre Musk et Trump aux USA. Une alliance objective ne requiert aucune amitié politique entre les deux parties, elle repose sur l’intérêt qu’a chacune à se servir de l’autre. Musk peut être remplacé par Peter Thiel ; Trump peut être remplacé par J.D. Vance, ou d’autres. Les personnages qui l’incarnent changent ; l’alliance reste.

              Il est permis de penser que le nouveau monde de l’entreprise pourrait composer avec l’extrême droite en France si celle-ci prenait le pouvoir en 2027. On a des indices de ça : Bernard Arnault revenu très enthousiaste de la cérémonie d’investiture de Donald Trump en janvier 2025, suggérant de « slasher un peu » la bureaucratie étatique française ; Rodolphe Saadé, dans le bureau ovale en mars 2025, au garde-à-vous derrière Donald Trump, après la signature d’un contrat de 20 milliards de dollars au profit de l’entreprise française de transports maritimes CMA CGM. Bardella, cherche clairement à se présenter comme un bon placement pour des entreprises qui craignent l’instabilité politique, et refusent avant toute chose une politique interventionniste de gauche.

Le panlibéralisme mène selon vous à un anarcho-capitalisme, de quoi s’agit-il ? 

             L’intérêt que le nouveau monde de l’entreprise peut avoir à faire alliance avec des autocrates, est simple : il s’agit d’utiliser la puissance législatrice des Etats. Aujourd’hui, une loi d’un nouveau type émerge, qui ne sert plus à réguler, mais à déréguler, à imposer la dérèglementation. Au service du nouveau monde de l’Entreprise, l’Etat est sommé de privatiser tout ce qui peut l’être. Il doit « lucratiser » tous les services publics qui peuvent s’avérer rentables, comme l’énergie, les transports, la santé, la formation et l’éducation supérieure. On exige en revanche que l’Etat garde à sa charge les activités non rentables ou structurellement déficitaires, comme l’hôpital public. Ce qui vide les caisses de l’Etat et augmente la dette publique : au nom de la lutte contre la dette, on va alors imposer d’autres privatisations et restrictions budgétaires, dans un cercle sans fin qui démantèle l’Etat. On se rapproche peu à peu de l’anarcho-capitalisme imaginé par certains auteurs américains dès les années 1970 : un marché sans arkhè, sans commandement, un capitalisme qui a les mains libres.

C’est un anarchisme de droite, où l’homme est dit libre parce qu’il est propriétaire de lui-même. On appelle « assistanat » la protection juridique et statutaire. Par conséquent, les droits sociaux fondamentaux – sécurité sociale, retraite, chômage- sont attaqués. Le but proclamé est de « libérer les forces vives » de l’économie pour faire émerger un « ordre spontané du marché » : mais en réalité, ce qui émerge, c’est un grand désordre du marché, un anarchisme capitaliste.

  A ce stade, vous dites que des « surcorps » font sécession et que l’Etat ne joue plus son rôle. Que devient-il alors ? 

Ce que devient l’Etat, on le voit Aux Etats unis, où le processus est plus avancé que chez nous : une minarchie, dont les prérogatives sont minimales. Même les prérogatives régaliennes de l’Etat sont déléguées au privé : battre monnaie, prélever l’impôt, assurer l’ordre public. La pullulation des crypto-monnaies privées concurrence la monnaie nationale ; l’assiette de l’impôt est renégociée ; enfin, la sécurité est déléguée à Peter Thiel et son système d’exploitation de données Palantir Gotha, qui est en train de redéfinir l’organisation de l’armée (US Marines et Air Force), et des forces de l’ordre (à New York, Los Angeles notamment). L’Etat américain n’a plus de dimension sociale. Il n’a plus de force régulatrice. Les apparences sont donc trompeuses. C’est un Etat fort sur le plan militaire ; mais c’est un Etat très faible sur le plan politique : en fait, l’Etat procède à son autodissolution.

L’anarcho-capitalisme détruit les corps politiques. Et dans le vide laissé par leur disparition, commencent à émerger de nouveaux corps post-politiques. C’est ce qu’on peut appeler des Surcorps. En première analyse, on peut les décrire comme des grands blocs capitalistes, qui se sont agglomérés quand les lois anti-trust ont cessé de pouvoir être appliquées ; dès lors, ces méga-Corporations se sont mises à s’incorporer des Etats. Non seulement elles mettent la puissance législatrice des Etats à leur service (songeons aux lois faites sur mesure pour légaliser Uber ou Amazon), mais elles traversent la frontière des Etats en les privatisant intégralement (Venezuela). Ce sont des entreprises nouveau régime, qui se définissent elles-mêmes comme souveraines. Ainsi Palantir (système exploitation des données), Nvidia (fabrication des puces pour l’IA), avec Open AI, se constituent en un surcorps contenant plusieurs Etats qui mettent leur puissance législatrice à sa disposition. Le démembrement des Etats-nations laisse place à un remembrement de l’espace géopolitique par ces surcorps. Ce mouvement est en train de redessiner la carte de la souveraineté.

Un système porteur d’une promesse de guerre (nous y sommes)  

Oui, il y a une promesse de guerre. Un Surcorps est une aire d’influence culturelle (soft power) et technologique, les big techs déployant une nouvelle forme de hard power, anétatique. Cette aire se dessine a priori dans l’espace d’internet ; c’est un « network State » – concept qui circule depuis une vingtaine d’années – un Etat virtuel occupant une partie du cyberespace, donc déterritorialisé. Il se constitue par-dessus les frontières étatiques, directement dans le nouveau monde de l’entreprise. Mais ce Corporate-State métapolitique a vocation à se territorialiser, car tout pouvoir doit prendre corps, et c’est pourquoi il s’assimile des Etats.  Quand le Surcorps passe au réel, ça implique nécessairement la guerre.

Trump, qui use toujours de novlangue, a annoncé en décembre 2025 une « pax silica », paix du Silicium : il s’agit de sécuriser les chaînes d’approvisionnement pour l’IA  et selon Jacob Helberg, du département d’Etat, « unir les pays qui accueillent les entreprises les plus avancées au monde afin de libérer le potentiel économique de la nouvelle ère de l’IA ». Les Etats sont rompus à leur nouvelle fonction, qui est d’intégrer le surcorps et d’en assurer l’alimentation :  le Japon, la Corée du Sud, les Emirats Arabes Unis, Singapour et l’Australie, l’Inde, le Royaume Uni vont organiser l’extraction des ressources des terres rares, l’approvisionnement en énergie, la fabrication de semi-conducteurs, la conception des langages. Se forme un Surcorps métapolitique, par-dessus les frontières des Etats-nations. C’est une forme d’impérialisme, peut-être, mais pas d’impérialisme étatique ; il s’agit d’assurer l’expansion des Surcorps post-étatiques. Paix en dedans, guerre au dehors.

Avec le projet libertarien que vous décrivez, on assiste paradoxalement à une sorte de réhabilitation du rôle de l’Etat, lequel ?

Ce n’est pas si paradoxal que ça, parce qu’il ne s’agit pas d’étatisme, d’impérialisme de l’Etat. L’Etat n’est qu’un moyen pour assurer l’expansion des surcorps. Si hypertrophie il y a, ce n’est pas celle de l’Etat, mais des surcorps postpolitiques qui sont en cours de constitution.

Pour des gens comme Peter Thiel, qui vient de la Silicon Valley, il est clair que le principe de puissance réside dans les surcorps métapolitiques, s’alimentant des richesses et du pouvoir effectif des technologies de l’intelligence artificielle. Mais pour réaliser ce « nouveau régime », l’alliance avec un chef d’Etat va être nécessaire, parce que seul l’Etat peut mettre à la disposition du surcorps son territoire national et son armée pour en étendre les limites. Nous entrons dans une ère de raréfaction accélérée des ressources naturelles. Pour alimenter la croissance des surcorps, il va falloir préempter toutes les ressources possibles : l’eau, l’énergie, les métaux et terres rares. Lors du récent Sommet AI Impact en Inde, en février 2026, Sam Altman, à la tête d’Open AI, expliquait que la consommation énergétique de l’IA représentait 1.5% de la consommation énergétique mondiale en 2024, mais qu’elle allait augmenter chaque année, de 2024 à 2030, de 15% : il faut donc qu’elle préempte toute l’énergie, nucléaire, mais aussi fossile, pour alimenter cette expansion. C’est la raison véritable de l’alliance objective. Le Sénateur américain républicain Lindsey Graham, interviewé par Fox News le 8 mars 2026, définit les frappes militaires en Iran comme « un bon investissement » parce qu’à la chute du régime, on va « se faire des tonnes d’argent », mais il dévoile le dessous des cartes en rappelant qu’entre le Venezuela et l’Iran, on fait main basse sur 31% des ressources mondiales de pétrole. 

Les surcorps ne livreront pas seulement des batailles occasionnelles, ils sont porteurs d’une promesse de guerre permanente ;  il n’y a pas de casus belli , de cause qui motive la guerre, mais une tendance invétérée à la guerre ; parce qu’il faut aller chercher toutes les ressources naturelles – celles dont on a besoin présentement, et celles dont on anticipe le besoin futur – pour alimenter l’expansion des surcorps.

Une guerre pour les ressources, mais qui annonce aussi l’émergence d’un « nouvel homme » s’érigeant contre le reste de l’humanité : une guerre de sécession…

             Les surcorps sont le lieu de vie, virtuel ou territorialisé, d’une surclasse transnationale d’hyper-riches. Ces milliardaires, Seigneurs du nouveau régime, veulent un corps « augmenté », un corps biologique couplé à la machine, ayant une interface avec l’IA. Ce que propose Musk avec sa puce Neuralink par exemple. Les technoprophètes de la Silicone Valley annoncent l’imminence de cette « augmentation » du corps, sur le modèle d’une augmentation du capital. Mais l’augmentation d’une fraction de l’humanité implique l’apparition symétrique d’une humanité amputée. Parce qu’il faut toutes les ressources mondiales pour nourrir ce nouvel homme. Si une humanité solvable accède à l’augmentation technologique, une humanité insolvable en sera privée.  L’investissement du corps par la machine va conduire à une redéfinition des normes de l’humain et faire voler en éclats l’unité de la forme humaine

             Le panlibéralisme est une idéologie programmatique : il implique une guerre pour les ressources, mais aussi une guerre idéologique pour le contrôle de la forme humaine.

L’incarnation des surcorps est une opération complexe : elle suppose une double confiscation : celle du peuple au profit du nouveau roi, celle du roi par le nouveau monde. Comment ça marche ?

             Là, on rentre dans l’idéologie « néo-réactionnaire » de Curtis Yarvin, NRx. C’est l’idéologue qui est derrière le deuxième mandat Trump. Pour dire les choses brièvement, l’idéologie néo-réactionnaire a pour projet de nous faire transiter de la démocratie vers un régime néo-monarchiste, grâce à une figure de leader, un César. C’est ce qui explique que Trump se grime en Roi, avec toge, sceptre et couronne. Il s’agit de réduire les aléas démocratiques liés aux élections, et éviter l’impermanence du pouvoir. Une première confiscation de la citoyenneté a donc lieu à ce niveau : les citoyens cesseraient d’être membres de corps politiques démocratiques pour devenir rapidement des sujets. Mais cette néo-monarchie n’est que d’apparat. Car au fond, ce qui compte, dit Yarvin, c’est de réduire les Etats à la dimension de Corporate states, de micro Etats-entreprises. Ces corporations étatiques seraient de taille minime, et le modèle pourrait en être la City-state de Singapour. Une fois l’Etat central éclaté, on aurait donc des milliers de ces Corporate-States, des Sovcorps, c’est-à-dire des corporations souveraines, gérées comme des entreprises, avec à leurs têtes des PDG révocables par les actionnaires. Mais Yarvin parle aussi d’une autre strate de pouvoir, plus cachée, composée de quelques individus qui auraient un pouvoir de contrôle sur ces monarques nouveau régime, en s’assurant notamment que ceux-ci n’aient pas accès aux clefs de la Bombe, afin qu’ils ne puissent pas utiliser l’armée pour s’émanciper de cette tutelle cachée. Une deuxième confiscation de la citoyenneté aurait donc lieu, puisque les citoyens, devenus sujets du monarque, verraient leur citoyenneté privatisée par l’incorporation des monarchies dans les Surcorps, dirigés par des Seigneurs de l’ombre. 

             L’idéologie est confuse et parfois contradictoire. Mais on voit dans le 2025 project  feuille de route pour l’accession de Trump au pouvoir, des preuves patentes de l’influence de cette idéologie. Ce qui est grave, c’est qu’avant la formulation de ce projet néo-réactionnaire, les raisons de voter pour l’extrême droite pouvaient être ponctuelles et hétéroclites, non cohérentes. Le vote d’extrême droite était sans colonne vertébrale. A présent, le projet de néo-monarchie permet la cristallisation de toutes les extrêmes droites : l’alt Right suprématiste y voit une monarchie blanche ; les conservateurs chrétiens et les évangélistes un pouvoir d’autorité divine ; les libertariens, l’opportunité de réduire l’Etat à une minarchie, un Etat aux prérogatives minimales. Une cristallisation dogmatique se fait qui renforce considérablement le mouvement.

Comment se projet dévastateur se diffuse-t-il en Europe, en France, et quel est le rôle des extrêmes droites ?  

De puissants moyens de diffusion sont à l’œuvre :  des interventions médiatiques directes, de Musk en Angleterre durant l’été 2025, galvanisant les troupes de l’English defence league, des admonestations contre Gerard Scholtz, au profit de l’Afd, et puis, chez nous, un soutien appuyé à Eric Zemmour, jugé apparemment plus prometteur que Bardella.  On repère aussi de fréquentes visites en France : celles de Yarvin à Paris, pour faire son auto-promotion auprès d’une presse fascinée, ou dans le sud, pour rencontrer Renaud Camus, père de l’idéologie du « grand remplacement ».  La « bataille culturelle » se mène aussi et surtout dans les medias : Bolloré et C news, Rodolphe Saadé et BFM TV, pour ne citer que le dessus de l’iceberg. La pénétration de l’idéologie dans les grands instituts de France est un fait avéré : on en donnera pour preuve un colloque climatosceptique à l’institut de France, en décembre 2024, ou la visite de Peter Thiel à l’institut de France en janvier pour une harangue sur l’Armageddon et la fin des temps, le 26 janvier 2026.

             9. Qu’en est-il dans le monde de l’éducation ?

             Justement, la bataille pour le contrôle médiatique de l’information s’accompagne nécessairement du contrôle de l’éducation. Parce qu’il faut diffuser l’idéologie dans l’espace médiatique, mais il faut aussi, en amont, produire les contenus. D’où la guerre qui est faite aux Universités, à travers le monde, mais aussi la création de centres de production de contenus idéologiques qui les concurrencent : les think tanks, comme le réseau Atlas par exemple, qui s’adjoignent une « Fondation pour la recherche sur les administrations et les politiques publiques (IFRAP) et un Institut de Formation politique (IFP) produisant des contenus libertariens. 

             La France est perméable à cette idéologie. La « libéralisation » de la formation professionnelle, par les lois de 2018 et 2020 a permis l’éclosion d’une nuée d’écoles supérieures privées, proposant des formations privées et des BTS en alternance dont les enseignements et les résultats ne sont que très peu contrôlées par l’Etat. Une prolifération anarchique de « boîtes diplômantes », très coûteuses, mais dont on ne sait pas très bien à quoi elles qualifient, s’est ensuivie. C’est tellement anarchique qu’il faut aujourd’hui en faire la cartographie. Dans ce paysage anarcho-capitaliste, des écoles libertariennes ont fleuri, comme l’école d’informatique de Xavier Niel, qui a un campus dans la Silicon Valley. Plus inquiétant, le projet PERICLES du milliardaire issu de l’extrême droite conservatrice chrétienne, Pierre Edouard Stérin, qui finance de nombreuses écoles privées, pour promouvoir les « valeurs-clés » que sont, je cite : « la liberté individuelle et d’entreprendre », la « propriété privée » et « l’enracinement et l’identité, l’anthropologie chrétienne ». Un projet de lycée privé non mixte devait voir le jour en Sologne en 2024. Si on met bout à bout le sous-financement chronique de l’université publique, réduite à la faillite, le subventionnement grandissant de l’école privée, la « libéralisation » de l’éducation supérieure, on est bien obligé de se rendre compte que le paradigme a changé : il ne s’agit plus de promouvoir les éducations nationales, mais de « délester » les Etats de ce secteur d’activité, et mettre l’éducation au service du Nouveau monde de l’entreprise. Le danger est de laisser entrer, par ce cheval de Troie, l’idéologie du « Dark Enlightenment », les Lumières sombres.

En guise de conclusion, que faire ?

Pour contrer la promotion du « nouvel homme » et d’une surhumanité sécessionniste, il va falloir reconstruire l’humanisme. La question est : sur quoi le refonder ?  Et la réponse ne peut être donnée que si nous prêtons attention à ce que le régime panlibéral attaque le plus violemment. Or ce qui est pilonné par le nouveau régime, c’est le corps. C’est le corps qui est nié par sa dissolution dans l’écran, par son extradition vers le Metavers ; c’est le corps que l’on exploite en spéculant sur ses besoins les plus fondamentaux : accès à l’air, à l’eau à la nourriture, au logement ; c’est le corps qui se retrouve sans couverture juridique, sans couverture maladie, sans hôpital public. Le régime actuel s’attache à réduire le corps à néant. Il le dépèce. C’est donc que le corps importe. Reprendre corps est la clef. Un humanisme refondé ne peut partir que de là : du corps au monde, un monde qui a muté, déterminé par le saccage du capitalisme extractiviste. C’est de cette nouvelle condition humaine – celle d’être un corps dans une biosphère devenue chaotique – qu’il faut repartir pour penser l’universalité de nos luttes. C’est ça qui nous rassemble.

Propos receuillis par Jean- Pierre Lepoix