La compétition, un point de vue anthropologique

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Jacques Généreux 1, nous parle des risques de « mutations anthropologiques » qu’il pressent dans notre société. Il distingue ce qu’il appelle la compétition ludique, caractérisée par la logique de l’honneur, de la compétition financiarisée et médiatisée, mode d’expression symbolique de la violence sociale. Il nous parle ici d’éducation, de l’enfant qui grandit, de l’homme, de la société, de sport, de ce qui les lie 

La compétition est-elle un instinct naturel ?

L’être humain est une chose complexe, issue d’une longue évolution qui a laissé des traces importantes. Il n’est ni le compétiteur agressif, ni le rival systématique « naturels » décrits dans certains discours, ni le coopérateur né, altruiste et toujours sociable avec ses contemporains, il participe des deux. Il y a très certainement un instinct d’agressivité qui participe à la compétition, qui contrairement à ce qu’on l’on croit, n’est pas un instinct d’agression mais un instinct de défense. Cela explique certaines prédispositions qui accompagnent la compétition et qu’on peut repérer dans la chimie même du cerveau.

[…] Le type d’évolution humaine a fait que nous nous sommes spécialisés, nous nous sommes adaptés durant notre évolution, non à un éco système unique et particulier pour le maîtriser, y être le plus fort mais à des éco systèmes variés et différents, complexes. En nous spécialisant dans la communication avec autrui, dans l’échange, l’action collective, non « naturelle », nous avons développé des rites et des modes d’organisation sociale, des aptitudes à la coopération, à une vie commune très sophistiqués.

Paradoxalement, entrer en compétition est-ce une façon d’entrer en relation, voire un mode de coopération ?

L’exemple des jeux enfantins, que j’appelle la compétition ludique est éclairante et classique. Ils se disputent les mêmes jouets, se mettent en » compétition ». Alors on s’aperçoit, qu’il y a très vite, ce que René Girard, appelle un effet dominant/dominé. Quelques enfants parmi les plus forts et les plus délurés s’accaparent tous les jouets et laissent des miettes aux autres. Les enfants perdants vont alors décharger leur agressivité, leurs frustrations, non sur le ou les plus forts mais sur les plus faibles.

Les éducateurs, les professeurs d’EPS ont donc pour mission d’intervenir, de réguler ces formes spontanées de jeu, d’entrer dans ces pratiques, de les ritualiser en écartant la violence et l’exclusion, en permettant et organisant un défoulement nécessaire de l’agressivité, en lui donnant une forme civilisée, humainement acceptable. Il s’agit de permettre à la fois l’épanouissement individuel par un déchargement bénéfique de l’agressivité, et un bénéfice collectif en soudant le groupe. Tous les jeux de balle, du football au ballon prisonnier, qui organisent la conquête ritualisée d’un même objet merveilleux, participent à ce processus civilisateur […]. L’entrée en jeu par le biais de l’adulte, de la règle, de la norme dans l’activité va permettre que l’agressivité se décharge, non par des coups, des agressions mais par des prouesses et produise même du plaisir chimique au niveau du cerveau […]. La parabole, bien réelle du jeu, c’est ce que la compétition ludique peut avoir comme vertu de les faire entrer dans la socialisation, dans l’apprentissage fondamental et essentiel de la relation. On ne gagne pas pour la possession du trophée mais pour le sentiment de grandeur, de prééminence que cela procure. Le gagnant sait bien qu’il court le risque de perdre à la prochaine occasion de jeu. C’est « à charge de revanche », comme l’on dit. Quant au perdant, il accepte sa sous éminence parce qu’il la sait provisoire, momentanée. Il reconnait sa défaite volontiers car la frustration qu’il ressent n’est que l’envers de ce qui lui donne l’envie, le désir de recommencer à jouer et gagner à son tour. C’est une logique de l’honneur.

Le sport de haut niveau, médiatisé, « financiarisé », échappe-t-il au processus évoqué dans la réponse précédente ?

La réponse est évidente, oui. Les sociétés humaines ont besoin, à cause des effets dévastateurs possibles de l’agressivité et de la compétition, d’utiliser le sport et le jeu pour détourner l’agressivité vers des modes d’expression symboliques, vers des objets de grandeur symbolique qui ne portent pas à conséquences sur la répartition des biens, sur l’organisation de la société humaine. […]

[…] Le sport moderne, du fait de l’argent, devient une compétition entre des entreprises capitalistes en recherche du maximum de profits. Le « marché » des sportifs devient un marché d’un travail haut de gamme où on attire les meilleurs par la compétition salariale ; on sort dès-lors d’une compétition ludique qui a pour moi les plus grandes vertus humaines pour les raisons déjà évoquées.

[…] La fin dès-lors justifie les moyens et vient contrarier l’expression de De Coubertin : « participer, plus que gagner » qui reste une vérité anthropologique fondamentale. L’appât du gain, l’obligation absolue de résultat, l’accumulation d’argent, bousculent la compétition ludique. Les clubs riches sont de plus en plus en situation de toujours gagner, de recruter les meilleurs. Ils se constituent des avantages cumulatifs qui vont totalement détruire la véritable compétition et la réduire à quelques grands clubs européens voire mondiaux.

Article paru dans Contrepied EPS et Culturalisme – HS n°20/21 – Mai 2018

  1. Economiste à l’institut d’études politiques de Paris)[]

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