Temps de lecture : 8 mn.

Yves Lequin, pour le livre « EPS et culturalisme » (2018) aborde dans le chapitre « Ecole », ce qui fut le grand texte de référence de la gauche pédagogique française. Issu du Conseil National de la Résistance (CNR), il est le symbole d’une École républicaine démocratique jamais advenue. Projet avorté donc car il fut combattu d’emblée par les forces réactionnaires de l’après seconde guerre mondiale qui en avaient bien compris l’ambition. Souvent cité, devenu une sorte de mythe, il resta en fait dans l’ombre des batailles scolaires du XXe siècle. Il nous a paru important d’y revenir

Le Plan « Langevin-Wallon » : sa gestation et sa portée (1917-1958)

Yves-Claude Lequin1

Remis le 19 juin 1947 au gouvernement Ramadier, le Plan « Langevin-Wallon » reste mal connu. Or il fut conçu à la Libération comme facteur d’une transformation majeure de la société, en offrant un égal accès de tous les enfants au savoir la plus élaboré et –par là- aux plus hautes fonctions dans la société. D’où la vénération mais aussi l’occultation dont il fut et reste l’objet.

Une ségrégation scolaire, originelle, contestée depuis un demi-siècle

Comme ses homologues, le système scolaire français était ségrégatif. Conçu dès la Renaissance, coulé dans le marbre par Napoléon, modernisé par les radicaux de la IIIe République, mais tôt contesté par divers mouvements populaires (Sans-Culottes, Communards), puis par de jeunes radicaux vers 1900 (Ferdinand Buisson, « universités populaires ») puis après 1917 (« Compagnons de l’université nouvelle »). Tous souhaitant une école dépouillée des pédagogies issues du scientisme (« école nouvelle »), démocratique, largement ouverte à tous les enfants (« école unique »), donc unifiée et modernisée de la maternelle jusqu’à l’Université et aux Grandes écoles.

Le régime de Vichy venait de réorienter l’enseignement dans un sens réactionnaire, tout en prolongeant paradoxalement la scolarisation populaire (écoles primaires supérieures transformées en collèges techniques) ou en accroissant le rôle de l’Éducation physique, en temps et en moyens de formation. Pour Pétain, l’idéal des Français « ne doit plus être la sécurité d’un fonctionnarisme irresponsable, mais l’initiative du chef, la passion de l’œuvre et de sa qualité. » (15 août 1940) : muscler et discipliner les individus plutôt que les instruire et les émanciper.

Tel est le double défi que relèvent les concepteurs du « Plan Langevin-Wallon » : mettre un terme au système vichyssois, réussir une réforme scolaire que la République avait tant renâclé à adopter. En 1936, l’espoir était d’y parvenir mais le projet du ministre Jean Zay n’avait pas même été débattu par sa propre majorité parlementaire de Front populaire. Dès 1943, l’idée d’une réforme scolaire démocratique redevenait populaire relancée par les résistants, personnalités (Marc Bloch) et organisations : la France libre gaulliste (plan Cathala à Londres et Durry à Alger, l’Université nouvelle (R. Garaudy, Alger), PCF en métropole (G. Cogniot), enfin le Programme de la Résistance unifiée (CNR 15 mars 1944) et les plans d’éducation des Alliés. Le peuple reprend la main sur l’école. Le 8 novembre 1944, René Capitant, ministre du gouvernement De Gaulle institue une « Commission ministérielle d’études pour la réforme de l’enseignement », présidée par Paul Langevin, physicien de renommée mondiale, ami d’Einstein.

Une commission de haute compétence

A ses côtés quatre professeurs du Collège de France : Henri Wallon (psychologie de l’enfant), Henri Pieron (orientation scolaire), Emile Coornaert et Lucien Febvre (historiens promoteurs des sciences humaines) et deux professeurs de la Sorbonne (Marcel Durry et Tessier) ; les 20 autres membres se répartissent entre 9 représentants du Ministère de l’Education Nationale, 2 agrégés, 4 autres enseignants (dont 2 instituteurs et 1 professeur de collège technique), 1 IG honoraire, i inspectrice de l’enseignement primaire, 3 dirigeants de l’enseignement technique. Equipe savante et riche en expérience professionnelle, mais quasiment tous parisiens avec seulement deux femmes, alors que celles-ci commencent à être nombreuses dans l’enseignement primaire en toux cas. Les courants pédagogiques y sont influents, notamment le GFEN, avec Langevin, Wallon, Piéron (qui l’ont présidé) ou son secrétaire Roger Gal.

Une commission de haut niveau, intellectuel, scientifique et pédagogique, avec des hauts-fonctionnaires connaissant bien la « machine » Éducation nationale ; un groupe méthodique réuni régulièrement (68 séances en deux ans et demi), soucieux de faire connaître sa réflexion (chaque PV de réunion est un modèle du genre) ; ses membres publieront aussi des articles dans la presse et tiendront quelques conférences en France durant leur travail.

La commission présente ses objectifs

Après 10 séances, la Commission publie ses objectifs et la structure envisagée (la Guerre mondiale n’est pas terminée), en un bref texte synthétique :

– 1er degré : maternelle.

– 2e degré : commencerait un an plus tard, à 7 ans, pour se poursuivre jusqu’à 18 ans (et non plus 16) ; divisé en deux : un « cycle d’orientation » (collèges) ; puis un « cycle de détermination », diplômant : BAP, BEI (brevet industriel) ou BEC (commercial) et baccalauréat.

– Elle prévoit de réorganiser le Supérieur (universités et écoles d’ingénieurs) malgré la précoce hostilité des « milieux polytechniciens ».

En mars 1945, la Commission se divise en quatre sous-commissions :

  1. (Présidée par P. Langevin) ; Écoles rurales ; universités et écoles supérieures ; internat et post scolaire. En Université, 3 cycles sont envisagés (2 ans préparatoires, 2 ans de supérieur proprement dit, puis un cycle de recherche scientifique), le nombre des établissements et leurs rapports entre eux étant âprement discutés. Les écoles d’ingénieurs seraient transformées en « instituts universitaires ».
  2. (H. Piéron) Programmes et orientation ; l’orientation sera guidée selon les « aptitudes » de chacun (notion aujourd’hui contestée mais pensée en 1947 comme une « démocratisation » d’un système qui fermait alors le lycée aux classes populaires).
  3. (H. Wallon) Formation des maîtres.
  4. (L. Febvre) éducation générale. Comment sortir d’un enseignement purement intellectuel, magistral et hyper-cloisonné ? Par un sport éducatif, l’enseignement artistique (dessin, peinture, musique, chant) et des travaux manuels éducatifs). Selon L. Febvre : « Il s’agit d’intégrer profondément dans le corps de l’éducation scolaire des disciplines, jusqu’ici en marge, considérées comme des hors d’œuvre, et qui méritent leur place en plein cœur du système éducatif. »

La Commission approfondit (été 1945-été 1946) et conclut (février-juin 1947)

Durant un an elle poursuit ses travaux, examine chaque élément de la future structure scolaire, en débat (parfois vivement) dans un souci louable mais chronophage. Puis elle doit interrompre ses travaux durant un semestre, du fait de la maladie de P. Langevin (mort le 19 décembre 1946), reprenant ses activités en février 1947 – sous la présidence d’H. Wallon- jusqu’à remise de son Plan, en juin 1947, au ministre Naegelen (SFIO)… qui le range soigneusement.

Outre la lenteur du travail, on a souvent incriminé la malchance : ce Plan est remis au gouvernement juste lorsque commence la « Guerre Froide », réactionnaire, anti-réformatrice. Mais deux autres facteurs négatifs interviennent : le « groupe » s’est coupé du mouvement populaire, alors que ses adversaires se renforcent et que le gouvernement qu’il sert lui tourne le dos.

La Commission travaille, le monde change vite, les cadres scolaires résistent

Elle rédige minutieusement chaque article, in vitro, peaufine… pendant que tout change à grande vitesse. Plusieurs continents se transforment : l’Europe orientale sort du féodalisme, les colonies se détachent des Empires (français, anglais, hollandais, japonais). Mao Tsé Toung reprend la main contre l’occupant et l’Asie entre en révolution… La France se réforme (vote des femmes, nationalisations, planification, Sécurité sociale…). Le mouvement ouvrier se renforce et conquiert d’importantes mesures sociales (Comités d’entreprise, nouveaux droits) ; mais tout se passe comme si Commission et milieux populaires militaient séparément.

Or dans les lycées, les enseignants freinent : la « société des agrégés » et le SNES (de l’époque) défendent énergiquement l’enseignement libéral traditionnel (les « humanités ») et son élitisme. Dans le Primaire aussi, si l’on en juge par une note adressée fin 1944 à la Commission par des enseignants, anciens prisonniers en Prusse Orientale, opposés à l’unification du Primaire et du Secondaire.

Gustave Monod réforme, mais René Capitant contre-réforme (été 1945)

Pendant la Commission, les réformes scolaires se poursuivent : De Gaulle, chef de l’état, réalise un projet de Jean Zay en créant l’ENA (9 octobre 1945) pour former les cadres supérieurs de l’état (hors du privé). La rénovation pédagogique progresse : ainsi, le 17 août 1945, Gustave Monod (membre de la Commission et Directeur du Second degré au Ministère) publie une circulaire favorisant l’essor de classes nouvelles (on en dénombrera 844 en France en 1950… lorsqu’elles seront fermées dès la retraite de Monod). La Commission prévoit d’élargir le recrutement populaire et de différer le latin jusqu’en 4e … deux semaines après, en juillet 1945, René Capitant (le ministre commanditaire de la Commission Langevin-Wallon !) confirme, lui, que le latin commencerait en 6e. Comme avant. La même semaine, son ministère rétablit les écoles normales d’instituteurs donc la frontière entre les deux cycles du secondaire, restaurant ainsi la séparation en Deux écoles. Dès l’été 1945, la réforme se présente mal, tant la politique gouvernementale régresse, divergeant avec la Commission qu’elle a instituée. Et pourtant, le Plan aura de l’effet…

Plan Langevin-Wallon : un bilan (réalisé) et une dynamique (toujours active)

En moyen et long terme, il générera des courants réformateurs dans divers mouvements associatifs, syndicaux et politiques français et, comme tel, agira dans la dynamique sociale. Certains éléments seront partiellement repris ou réorientés. Trois principaux rebonds du plan Langevin-Wallon s’observent entre 1955 et 1959, certes loin des ambitions de 1947 :

  • En 1955, le gouvernement Edgar Faure (radical) adopte une loi sur l’enseignement agricole et présente un projet (non voté, mais suivi de décrets) incluant des mesures prévues en 1947 (scolarité à 16 ans, cycle d’orientation).
  • En 1956-57, le gouvernement Guy Mollet (socialistes et radicaux, avec soutien communiste) crée une « Commission de démocratisation des enseignements » -qui n’aboutit pas- et fonde un nouveau type d’établissement public pour former des ingénieurs et des techniciens en s’ouvrant aux sciences sociales, à la culture, aux arts et aux sports : c’est le premier INSA (Institut National des Sciences Appliquées) à Lyon.
  • Après 1958, la Ve République prend d’autres mesures apparentées au Plan de 1947, même si l’esprit diffère : l’obligation scolaire passe de 14 à 16 ans (1959), avec un « cycle d’orientation ». Le Cours Complémentaire fait place au CEG (1960), puis les « collèges » sont créés (1963). Le Supérieur technique se diffuse hors de Paris, avec 2 autres INSA (Rennes et Toulouse), 5 ENI (écoles nationales d’ingénieurs) : Belfort, Brest, Metz, Saint-Etienne, Tarbes. Puis les BTS… les IUT (1966).

Ce que l’état gaulliste nomma « démocratisation scolaire » reste un élargissement sociologique du système scolaire traditionnel, déplaçant le curseur du dualisme social, pour adapter la France aux gigantesques mutations, techniques, scientifiques, sociales et culturelles des « Trente Glorieuses » (1950-1979). Tandis qu’aux objectifs de modernisation du travail, le Plan Langevin-Wallon associait un élargissement de la démocratie, culturelle et politique. Mais il y a un lien entre ces deux politiques.

Quelles perspectives ?

Il nous reste à inventer et conquérir une « école unique », du plus haut niveau (bac et au-delà), appropriée au devenir démocratique de la société, et une « Éducation Nouvelle » favorisant progrès commun et expansion de la personnalité de chacun, ainsi que l’accès de tous à l’exercice effectif de tous les pouvoirs, privés ou publics.

Article paru dans Contrepied EPS et Culturalisme – HS n°20/21 – Mai 2018

  1. agrégé d’histoire, Université de TechnoLogie de Belfort-MontbéLiard, Laboratoire RECITS-FEMTO

Ces articles pourraient vous intèresser

Un commentaire ? Exprimez-vous !