Nager : une rencontre avec l’imaginaire

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Aude Legrand, Psychologue DRJS – Paris, s’interroge sur la nature du rapport que l’être humain entretient avec l’eau. Pourquoi la peur ou l’attrait de l’eau ? Pourquoi certains ressentent l’eau comme une deuxième peau protectrice et d’autres au contraire, comme un liquide agressant ? Quels enjeux psychologiques – conscients ou inconscients – vit celui qui apprend à nager ?

A exercer le métier de maître-nageur, j’ai toujours été frappée par la grande part d’affectivité que j’ai rencontrée chez mes élèves.

C’est que le contact avec l’eau provoque tout sauf de l’indifférence et fait naître le trouble. L’enveloppe de l’eau se charge de la profondeur de l’inconscient, d’émotions non maîtrisées, de cris, de peur aussi. Même l’adulte redevient enfant : les sensations font perdre pied à la parole. Sensations de celles que nous avons sur terre et que l’apprenti nageur découvre.

Le métier de maître-nageur est un métier noble : il consiste non seulement à initier à une activité sportive mais aussi à éduquer à l’eau. Le professionnel est là pour aider à ce que cette rencontre entre l’élève et l’eau se passe le mieux possible. Cette mission éducative n’est pas toujours facile à remplir car l’aspect psychologique doit être pris en compte. Il a à faire avec l’affectif de son élève qui porte son histoire personnelle avec l’eau. Les réactions de peur restent parfois mystérieuses…

En tant que professionnelle, je me suis interrogée sur la nature du rapport que l’être humain entretient avec l’eau. Pourquoi la peur ou l’attrait de l’eau ? Pourquoi certains ressentent l’eau comme une deuxième peau protectrice dans laquelle il fait bon vivre et d’autres au contraire, comme un liquide envahisseur, agressant leur intégrité physique et psychique ? Quels enjeux psychologiques – conscients ou inconscients – vit celui qui apprend à nager ?

La relation à l’eau se joue sur le plan physique mais aussi symbolique. La symbolique de l’eau repose sur l’ambivalence de la vie et de la mort. Cette ambivalence se retrouve aussi au niveau des sensations et émotions de peur et de plaisir.

Une ambivalence symbolique

L’eau n’est pas chargée d’une signification fixe, mais elle induit dans l’esprit d’êtres humains différents culturellement, des associations semblables, associations qui reposent sur l’ambivalence.

L’anthropologue Mircea Eliade a étudié le symbolisme aquatique à l’œuvre dans les religions 1. «Eliade insiste sur l’idée que le symbolisme des eaux implique aussi bien la mort que la renaissance» 2.

Les eaux sont le fondement du monde, de toute forme de vie : elles précèdent la création. Mais elles représentent aussi le lieu où tout le monde peut être détruit, englouti. « L’immersion dans l’eau symbolise la régression dans le pré formel, la réintégration dans le monde indifférencié de la pré­ existence. Dans toutes les religions, les eaux conservent la même fonction de dissolution (mourir au péché) et de recréation (revivre). Le baptême rituel répète à l’échelle de l’individu ce que le déluge est censé produire à l’échelle du monde : Une extinction provisoire suivie d’une régénération » 3, après la purification.

Le philosophe Gaston Bachelard a écrit un essai sur l’imagination matérielle de l’eau : « L’eau et les rêves » 4 Selon lui, l’eau – en tant qu’élément fondamental avec la terre, le feu et l’air – « tient sous sa dépendance les pensées claires et les images conscientes mais aussi et surtout les rêves. (…) On invoque – et c’est bien légitime – son chapitre sur le caractère fondamentalement maternel de l’eau » 5

« L’eau nous rend notre mère» 6. Mais Bachelard met avant tout l’accent sur le caractère d’ambivalence de l’eau. « L’eau, substance de vie est aussi substance de mort pour la rêverie ambivalente » 7. De même, à côté de l’eau douce et maternelle existe aussi l’eau violente et masculine quand elle devient une force à vaincre.

Des sensations ambivalentes

Nous venons de voir l’eau appréhendée comme soubassement des productions mentales (pensées, images, rêves) et non comme milieu d’une expérience sensitive et émotionnelle. Mais les propriétés physiques de l’eau se présentent aussi sous le jour de l’ambivalence : ainsi, la poussée d’Archimède s’oppose à la force de la pesanteur. De même, chaque propriété peut engendrer des sensations physiques diamétralement opposées selon les individus : protection agression, lutte harmonie, soutien, vertige…

Sensation d’enveloppe protectrice

Les pressions successives qui s’appliquent sur la peau lors des brassages de l’eau peuvent être reçues comme un véritable massage, avec des sensations de caresses apaisantes, d’effleurements ; une notion d’enveloppe, de liant de l’eau, d’unité corporelle. Par son aspect contenant, l’eau peut ainsi être vécue comme une « deuxième peau », comme une deuxième enveloppe délimitant une frontière entre le dedans et le dehors. Elle peut ainsi favoriser l’identification corporelle par l’enveloppement du « Moi-peau » qu’elle provoque et développer le sentiment d’existence. Ce concept de « Moi-peau » a été développé par Anzieu.

Sensation d’envahissement

Les enfants, un peu craintifs, et non encore familiarisés à l’élément aquatique, se plaignent fréquemment de cette eau qu’ils ont dans le nez ; « les oreilles, les yeux ! », « Je n’entends rien ! », « J’ai mal au nez ! ». Combien de fois j’entends dire des enfants : « Madame, j’ai perdu mon casque ! ». Ils me parlent en fait de masque qui leur protégeait les yeux et le nez et ils se sentent démunis, sans plus de protection face à cet envahissement liquidien. D’autres fois, il s’agit finalement de leur bonnet, véritable casque de défense pour les oreilles et les cheveux, qui leur permet d’affronter, comme dans une guerre, cette eau qui s’infiltre partout. L’eau peut être « ressentie comme pénétrante comme si la propre peau de l’enfant était une passoire et qu’ainsi son espace corps serait liquéfié » 8. D’après Anzieu, les risques de dépersonnalisation sont liés à l’image d’un corps perforable et à l’angoisse primaire d’un écoulement de la substance vitale par ce trou. Or, l’eau s’immisce dans tous les orifices leur donnant ainsi une autre réalité. La bouche n’est pas non plus épargnée par l’eau qui empêche de respirer quand elle ne fait pas avaler la tasse : des images d’étouffements, d’engloutissement peuvent ainsi voir le jour. Enfin, la pression hydrostatique peut engendrer des sensations d’oppression.

Sensation de lutte, de désaccord

La résistance de l’eau à l’avancement est beaucoup plus importante que celle de l’air. Il m’arrive souvent de voir des personnes se battre avec l’eau : en général, ce sont des hommes, ils semblent « boxer » quand ils nagent. C’est véritablement une lutte physique : les muscles tendus, crispés, ils épuisent vainement leur énergie, ne sachant pas « ruser » avec l’élément liquide et l’affrontant de face, comme s’ils voulaient vaincre l’eau par la force au lieu de l’accepter et de l’utiliser. C’est le refus de l’abandon et du « laisser-faire » de l’eau avec l’écoute du corps et des sensations, le repli dans des gestes désordonnés ou brusques, sans effet.

Sensation de glisse, d’harmonie

Mais à côté de cette « nage violente et active » existe aussi une nage plus douce, « une communion dynamique de nageur et des ondes», une « nage molle et volumétrique, à l’exacte limite du passif et de l’actif, du flottement et de l’impulsion qui rejoint la rêverie bercée» 9. Ce nageur-là, lui, est en harmonie, en parfait accord avec l’eau : elle est comme une amie qui l’aide sans cesse à se faufiler et à glisser à travers elle : il se laisse guider par ses sensations corporelles et s’appuie sur la résistance de l’eau pour avancer. Il nage dans la décontraction

Sensation d’être porté

L’eau porte : le corps est plus léger dans l’eau car libéré des effets de la pesanteur. L’eau le pourvoit de caresses et l’entoure. Ces qualités de l’eau, alliées à la symbolique maternelle qu’elle transporte – elle est aussi le lieu originaire où a baigné l’enfant quand sa mère le portait dans son ventre – font que celle-ci se prête spécialement à cette fonction de « maintien», notion que Winnicott a développée.

Sensation de vertige, d’aspiration

Le vertige est une sensation fréquemment décrite par les sujets angoissés par l’espa­ce, la masse, la profondeur de l’eau qu’ils ont devant eux. Ces images d’aspiration de l’eau vers la profondeur peuvent être rapprochées de la figure mythique des sirènes qui entraînent les hommes grâce à leur séduction dans les fonds sous-marins 10 . Cette chute dans le vide des profondeurs représente la mort 11: « L’eau coule toujours, l’eau tombe toujours, elle finit toujours en sa mort horizontale» 12.

L’état de rêve dans l’eau

Les hommes ont toujours eu le rêve de pouvoir quitter la terre, de marcher sur la lune ou de vivre sous l’eau. Le milieu naturel de l’homme est la terre. L’eau est un milieu étranger pour celui-ci car il n’a pas la constitution physique adaptée pour vivre dans ce milieu. Dès que l’homme quitte ce milieu terrien, il entre dans un monde inconnu, le monde du « tout est possible », des conditions: « s’il se passait ceci ? ». Il entre dans le monde du rêve ou parfois du cauchemar. 

Voici comment je vis moi-même cet état de rêve : Sous l’eau, comme dans le sommeil, je plonge avant tout dans la solitude. J’entends les battements de mon cœur, le silence est profond qui décuple le moindre bruit. Je me sens très fort exister. Je sens toute ma peau au contact avec l’eau, tout mon corps imprégné. Et si je m’amuse à fermer les yeux, je ne sais plus du tout où je me trouve, envahie de sensations étranges, inexprimables. Je ne parle pas. Je suis dans un autre monde. Bercée, ballottée par l’eau, je me laisse faire : je souffle, je récupère… Avoir nagé le jour me donne un sommeil profond la nuit. Aussi profond est ce voyage intérieur que je parcours sous l’eau. La conscience est autre sous l’eau : tout comme dans le sommeil, elle est souterraine, mystérieuse, étrange. A la sortie du bain, les yeux rougis par l’eau chlorée ou l’eau de mer, je marche encore comme dans un rêve, en somnambule, dans un brouillard de bien-être. J’ai du mal à écarquiller les yeux dans la rue, je vois à peine les voitures pour traverser. Mon corps a été brassé, massé par l’eau : il est encore tout mou. J’ai encore de l’eau dans les oreilles, je suis à moitié sourde : je plane complètement. Encore bercée par l’eau, je ne regagne pas tout de suite la terre ferme. Comme si je venais de sortir du sommeil et que je n’étais pas tout à fait encore réveillée. L’eau me donne une sensation de légèreté qui perdure même après le bain car l’eau porte: cet effet d’apesanteur me fait m’envoler. Je vais vers le rêve, la liberté, la fantaisie. Le nageur est pour moi une sorte d’extra-terrestre, un homme parti ailleurs dans le cosmos lointain.

L’imaginaire social de la nage

De l’eau émerge tout un imaginaire social qui influence en retour nos pratiques aquatiques. J’ai choisi ici de développer l’image du nageur-héros. Le « nageur-héros » des temps modernes réalise des exploits tels que des traversées d’océans au fil de l’eau, en nageant, en ramant ou au moyen d’une planche à voile. Il réalise des records de temps d’apnée sous l’eau. Tous ces exploits sont largement médiatisés. Le « nageur-héros » est la version contemporaine d’Ulysse et il brave l’eau à travers des voyages, des aventures sur la mer, dont on n’est pas toujours sûr qu’il reviendra sain et sauf. Il va sur un terrain inconnu, reculant les limites physiques, en se confrontant à l’élément naturel dans toute sa démesure et son instabilité. Il s’apparente à un surhomme ou à un homme venu d’ailleurs, plus poisson que terrien.

Le film de Luc Besson « Le grand bleu », film culte, incarne ce mythe du « nageur­ poisson ». Les deux héros du film plongent toujours plus profond, subjugués par les abîmes et par ce monde étrange et tentateur : il ne leur manque que les nageoires. L’un choisira d’ailleurs, de disparaître sous la mer, en réalisant la prouesse impossible. Il y a cette course à faire toujours plus corps avec l’élément aquatique, à s’y fondre avec le rêve d’atteindre l’infini des profondeurs, encensé comme l’idéal suprême, auprès duquel la vie terrienne paraît peu de chose, n’incarnant pas un tel absolu. L’un des héros entretient des relations avec le dauphin, comme s’il était son frère-poisson, l’ami de son « vrai » monde : il le suit, en s’accrochant à lui, dans ses sauts et plongées dans la mer, comme s’il le tenait par la main.

Pour revenir au thème du nageur-héros, je citerai ces propos de Bachelard qui voit dans l’apprentissage de la nage pour l’enfant, une initiation à l’héroïsme: Dans l’eau, la victoire est plus rare, plus dangereuse, plus méritoire que dans le vent. Le jeune nageur est un héros précoce. Et quel vrai nageur n’a pas d’abord été un jeune nageur ? Les premiers exercices de la nage sont l’occasion d’une peur surmontée. La marche n’a pas ce seuil d’héroïsme. Symboliquement, le jeune peut vivre l’apprentissage de la nage comme un passage initiatique où l’eau, en tant que milieu différent et à risque incarne l’inconnu, le voyage dans un autre monde. Le verbe nager vient d’ailleurs du verbe latin « navigare » qui signifie « voyager sur la mer ».

Dans mon livre nager : une rencontre avec l’imaginaire 13, j’ai voulu donner des informations d’ordre social, linguistique, psychanalytique et sensoriel aux futurs professionnels de l’eau et aussi à tous ceux qui s’interrogent sur leurs pratiques pédagogiques. Des paroles d’enfants viennent illustrer ce voyage dans l’imaginaire de l’eau et de la nage. Ces informations se situent en amont de la pédagogie, comme un outil de réflexion. Elles mettent l’accent sur les significations profondes de l’acte de nager et sur les enjeux symboliques présents dans l’apprentissage de la natation. 

Cet article signé Aude Legrand, Psychologue DRJS, est paru dans le Contrepied N°7 – Utopistes Nageons

  1. M. Eliade, Traité l’histoire des religions, Chapitre Les eaux et le symbolisme aquatique, Payot[]
  2. M. Eliade, Traité d’histoire …, cité et commenté par J Le Camus, Les pratiques aquatiques du bébé …, p. 97[]
  3. Ibid, p. 97.[]
  4. G. Bachelard, L’eau et les rêves …-Essai sur l’imagination de matière, Livre de Poche, Paris 1993.[]
  5. G. Bachelard, L’eau et les rêves…, cité et commenté par J Le Camus, Les pratiques aquatiques du bébé…, p. 96[]
  6. G. Bachelard, L’eau et les rêves …, p. 87[]
  7. Ibid, p. 150[]
  8. A. Gatecel, Au fil de l’eau in revue Thérapie psychomotrice (n° 81), 1989, p. 24[]
  9. G. Bachelard, L’eau et les rêves – Essai sur l’imagination de la matière, Paris,1993, p. 193[]
  10. Cf. L’attirance fatale des sirènes (ch I, sous­ ch.2, §2)[]
  11. Cf. La mort : Faire le grand plongeon (ch.li, sou-ch4, §6) et CF. La chute : Nager comme une pierre (ch.li, sous-ch.4, §5)[]
  12. G. Bachelard, L’eau et les rêves , p.13[]
  13. Nager: une rencontre avec l’imaginaire,. Editions l’Harmattan.[]