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Un sport au cœur des évolutions sociales

Julien Sorez - 29 juin 2021

Julien Sorez est docteur en histoire contemporaine. Il retrace la trajectoire du foot en France depuis son introduction jusqu’à l’époque actuelle. Ce travail conteste quelques représentations hâtives et permet peut-être de mieux comprendre certaines évolutions.

Lorsqu’il apparaît en France dans les années 1890, le football, codifié en Grande-Bretagne au milieu du xixe siècle, est un sport en forte expansion, que ce soit dans l’Empire colonial britannique comme les Indes ou l’Afrique du Sud ou bien dans sa sphère d’influence économique comme l’Amérique latine. Pour autant, le développement initial du football en France se heurte d’emblée à deux écueils. D’une part, en dépit de l’anglophilie d’une partie des élites républicaines et de pédagogues comme Pierre de Coubertin, la promotion de pratiques sportives venues de Grande-Bretagne comme le rugby, le football ou l’athlétisme est freinée par la place occupée par la gymnastique dans l’école républicaine. En effet, depuis la défaite contre la Prusse de 1870, c’est sur cette discipline corporelle collective, aux vertus prétendument patriotiques et militaires, que les édiles républicains ont jeté leur dévolu. D’autre part, les promoteurs des sports modernes tels que Pierre de Coubertin, qui voient dans ces pratiques une subtile alliance du fair play et du courage, de l’esprit d’équipe et de la liberté d’initiative individuelle, sont beaucoup plus sceptiques sur les valeurs sociales du football. Il faut dire que depuis le milieu des années 1880, le football est devenu, à l’initiative des industriels du Nord de l’Angleterre, une pratique professionnelle outre-Manche. Par conséquent, le football en France est vu comme une pratique susceptible de favoriser non seulement la commercialisation du sport et de mettre à mal toutes les vertus sociales que peuvent véhiculer les sports modernes. Mais la professionnalisation est également condamnable pour ces pédagogues élitistes car elle induit, par la rémunération des pratiquants sur des critères sportifs, une possible pratique ouvrière, favorisant ainsi l’ascension sociale des classes populaires.

L’évolution du football français s’effectue donc en dehors d’une des institutions sociales les plus légitimes, l’école, via l’associationnisme sportif qui se développe considérablement dans les premières décennies du xxe siècle sous la forme de clubs et de fédérations omnisports. Dans l’entre-deux-guerres, l’autonomisation et la professionnalisation précoces du football accentuent sa trajectoire sociale particulière.

« L’évolution du football français s’effectue donc en dehors d’une des institutions sociales les plus légitimes, l’école, via l’associationnisme sportif qui se développe considérablement dans les premières décennies du xxe siècle sous la forme de clubs et de fédérations omnisports. »

Dès le milieu des années 1900, les footballeurs se distinguent par leur volonté de ne pratiquer qu’un seul sport et par leur manque d’intérêt pour la vie sociale de leur club ou le combat politique ou idéologique de leur fédération. Alors que dans la fédération catholique, ils ne se rendent que trop rarement à la messe d’après-match, les footballeurs sont accusés par les dirigeants de l’USFSA, principale fédération sportive multisport du début du xxe siècle, de ne s’intéresser qu’au « ballon rond ». Cette autonomisation des joueurs mais aussi des dirigeants aboutit au lendemain de la Première Guerre mondiale, en 1919, à la création d’une fédération exclusivement consacrée à l’amélioration technique et à la diffusion du football, la fédération française de football association, qui va utiliser la sélection nationale, l’Équipe de France, ainsi que la première épreuve nationale, la Coupe de France, pour porter la pratique dans les régions les moins bien pourvues en licenciés.

La professionnalisation, actée en 1932, peut être interprétée comme un point d’aboutissement de l’autonomisation et du succès croissant du football dans la société française. Il n’en demeure pas moins qu’elle est une mesure décidée par les dirigeants sportifs pour mettre fin à des pratiques qui contournaient l’amateurisme défendu par les fédérations d’avant-guerre et maintenu par la FFFA lors de sa création. Pour les défenseurs d’une pratique amateur désintéressée, la professionnalisation allait purifier le football amateur des pratiques occultes de recrutement et de rémunération en créant un statut légal et un cadre réglementé alors qu’elle offrait aux dirigeants favorables à cette mesure une contractualisation des rapports entre le club et le joueur qui, de ce fait, devenait la propriété exclusive de son club et dont le salaire était limité par un plafond salarial.

Que ce soit dans le monde amateur ou professionnel, le football français est, des années 1930 aux années 1970, encouragé par le développement du sport patronal qui utilise les pratiques sportives pour exercer un contrôle sur le temps des loisirs de leurs employés, pour renforcer l’identification de l’employé à la firme et dans le cas des équipes de renom, pour accroître la renommée de la marque comme c’est le cas de Jean-Pierre Peugeot avec le Football Club de Sochaux. L’intervention des édiles municipales est également essentielle durant cette période puisque par l’octroi de subvention, par la construction de complexes sportifs les élus municipaux offrent un ancrage communal aux clubs amateurs comme professionnels.

En dépit de son succès dans des régions densément peuplées telles que le Nord, le Nord Est, la région parisienne ou le Sud Est, le football n’apparaît pas comme le sport le plus populaire des Français qui restent fortement épris de cyclisme et de boxe, alors même qu’en Grande-Bretagne ou en Italie, le football a acquis une place essentielle. Il faut attendre la fin des années 1970 et le début des années 1980 pour que le football connaisse une popularité conséquente. Cette accélération de l’importance sociale du football tient à deux phénomènes concomitants. D’une part, l’arrivée des capitaines d’industrie à la tête des clubs de football français comme Jean-Luc Lagardère au Matra Racing Paris, Bernard Tapie à l’Olympique de Marseille ou encore Claude Bez aux Girondins de Bordeaux. D’autre part, s’ouvre l’ère de la collaboration féconde entre les clubs de football et la télévision dont le paysage a été profondément renouvelé. Dans un premier temps, le démantèlement du monopole d’Etat (ORTF) amène l’arrivée sur le marché de la retransmission de nouveaux acteurs, tel Canal + (1986), de chaînes publiques privatisées comme TF1 (1987). Puis, dans un deuxième temps, l’apparition de réseaux câblés et l’offre à la demande font monter les enchères et les droits de retransmissions télévisuels des matchs de football du championnat de France professionnel dont les clubs ont confié la gestion à la Ligue Nationale du Football Professionnel (LNFP). La médiatisation croissante du football permet aux clubs français d’avoir une plus grande visibilité et des revenus leur permettant d’être compétitifs dans les grandes compétitions européennes. Les victoires de l’Olympique de Marseille de 1993 en finale de la Ligue des Champions puis celle du Paris-Saint-Germain en Coupe d’Europe des vainqueurs de Coupe en 1996 attestent cette période à l’avantage des grands clubs français. En outre, cette médiatisation par la télévision permet de créer voire de cultiver le lien qui se noue entre un supporter et son club et renforce ainsi l’attachement partisan dans la mesure où l’on peut suivre, depuis chez soi, l’équipe que l’on supporte. La télévision n’a ainsi pas vidé les stades comme le redoutaient les dirigeants du football français dans les années 1970, elle a même amélioré leur taux de remplissage. Cet attachement de club, dont vont bénéficier les équipes les plus prestigieuses des années 1980 et 1990 est, à l’occasion de la Coupe du Monde 1998, dépassé par des formes d’identification et d’attachement bien plus puissantes, générées par une équipe de France conquérante mais un peu trop rapidement proclamée « Black-Blanc-Beur ». Reste que l’organisation d’un événement planétaire comme une Coupe du Monde de football et la victoire finale du pays organisateur est souvent le point de cristallisation d’une fierté autour de la sélection nationale et crée alors un horizon d’attente sans pareille. Ce couple organisation-victoire sportives crée un dénominateur commun entre les Français, condensé en une date, un lieu et un héros et il occupe désormais la fonction d’un véritable lieu de mémoire de l’histoire nationale, ce qui explique sans doute la mobilisation qui se met en branle à l’aube des grandes échéances sportives de l’Équipe de France actuelle et la dureté à l’encontre de ceux dont le comportement, à l’occasion des défaites successives ou des sécessions sportives, ont été qualifiés de « traîtres à la Nation ».

Julien Sorez a publié récemment Le football dans Paris et ses banlieues. Un sport devenu spectacle, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2013.

Cet article est paru dans le Contrepied HS n°9 dédié au Football

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