Donner visibilité à une communauté discriminée

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Manuel Picaud, Co-président des Gay-games aborde les multiples aspects de l’homophobie, notamment dans le sport, à l’égard tant des hommes que des femmes et nous présente les gay-games de 2018 à Paris.

Comment se manifeste l’homophobie dans la société aujourd’hui ?

Déjà, il faut essayer de définir ce qu’est l’homophobie. Ce sont, en fait, tous les comportements, les attitudes visant à ne pas respecter la personne dans sa diversité d’identité de genre et d’orientation sexuelle. Cela peut se manifester par de l’indifférence, ne pas vouloir reconnaitre l’identité de personnes LGBT. Cela peut ensuite aller vers la discrimination, c’est-à-dire le non-accord aux personnes LGBT de droits accordés à des personnes non-LGBT. Et cela peut aller jusqu’à l’insulte, l’acte de violence physique, voire la peine de mort. Dans le monde, plus d’une douzaine de pays applique la peine de mort à l’encontre de personnes qui ont été vues ou dénoncées comme étant LGBT. L’homophobie a un spectre très large, et souvent, on se limite à l’idée qu’il s’agit d’une agression verbale ou physique.

L’histoire de la reconnaissance des personnes LGBT a connu plusieurs épisodes : visibiliser les LGBT, décriminaliser l’homosexualité (seulement en 1982 en France) et la faire supprimer de la liste des maladies mentales établie par l’Organisation Mondiale de la Santé (en 1990). Puis est venu le temps du combat pour l’obtention des mêmes droits (le mariage), une lutte qui se poursuivra par la PMA pour toutes les femmes et la GPA pour tous les couples. L’avenir du combat contre l’homophobie sera de promouvoir la diversité et de n’oublier aucune différence.

La grande difficulté de notre société c’est, encore aujourd’hui, la norme sociale qui fait qu’une grande partie des personnes consacrent une grande partie de leur énergie à cacher qui elles sont vraiment.

Et dans le sport, quelles formes l’homophobie prend-elle ?

Elle couvre tout le spectre. Par exemple, le sport a toujours été genré. On est obligé d’être binaire, soit femme, soit homme. Donc, toutes les personnes dont l’identité de genre (intersexe, non-binaire, asexuel, …) ne se retrouvent pas dans cette conception du sport et sont donc exclues, parfois de manière très violente (comme les tests de féminité qui ont eu cours très longtemps). Les insultes les plus utilisées dans le sport sont « tapette », « pédé », « enculé », un vocabulaire qu’on entend extrêmement souvent, dès le plus jeune âge, y compris de la part de professeurs d’EPS, des entraineurs d’équipes. Elles véhiculent l’idée que le sport est un domaine viril et c’est pour cela que ces insultes ont souvent un caractère également sexiste. Elles laissent entendre qu’il y a deux catégories d’hommes, les hétéros virils et les autres qui sont inférieurs et qui n’ont un avenir que dans les « sports artistiques ». 

Et si les femmes viennent à pratiquer les mêmes sports, là encore, leur virilité est piquée au vif, ou bien seraient elles des lesbiennes. En étant plus masculines que les hétéros, elles seraient forcément meilleures ! Et c’est pour cela que les athlètes lesbiennes sont mieux acceptées dans la société que les athlètes gays. Elles confortent, finalement, la virilité du sport.

Cela nous renvoie à l’histoire du sport moderne, qui ne s’adressait au départ qu’à de jeunes étudiants des grandes universités anglaises à qui on a essayé d’inculquer une activité physique et sportive pour les préparer à s’aguerrir, à devenir de vrais hommes et de bons soldats. Le sport à la base n’a donc rien d’universel. Il sélectionne et donc, discrimine. C’est un fait ! Il faut beaucoup de travail pour faire comprendre que le sport est avant tout une activité physique, sociale, culturelle. Ça passe par l’idée de développer le sport mixte, des sports par niveaux, de récompenser la performance personnelle plutôt que la performance absolue.

Il est acté qu’il n’y a pas d’homosexuels dans le football. C’est une vision homophobe ! Pourquoi n’y en aurait-il pas ?! Il y a 3 raisons à cela. Première raison, il n’y en a pas puisqu’on ne les a pas vus. Ils se cachent, cela veut dire qu’ils ne se sentent pas bien. Deuxième raison, on a tout fait pour les éliminer. Enfin, troisième attitude, le sentiment du club est tellement homophobe qu’aucun homosexuel ne veut s’y risquer. 

J’ai récemment demandé à la Fédération française de Football, comment étaient recensés les incidents. Sur la saison 2016/2017, il y a eu 71 actes dits « discriminatoires » recensés sur 670 000 matchs. Il faut vraiment un incident majeur, visible du grand public à la télévision ou sur un terrain pour que ce soit pris en compte. On manque de chiffres, on manque de recensement. On a besoin d’associations plus présentes dans les événements sportifs pour recenser le fait que 2/3 des sportifs LGBT considèrent avoir vécu des actes homophobes dans leur carrière sportive. 

Vous êtes co-président des Gay Games Paris 2018. Présentez-nous cet événement.

C’est une fête qui durera 8 jours ! On parle de 36 sports, 14 événements culturels, une cérémonie d’ouverture grandiose au Stade Jean-Bouin, un village sur le parvis de l’Hôtel de Ville avec des dizaines d’activités citoyennes, festives, culturelles, sportives…bref, de quoi s’amuser et vivre une expérience extraordinaire pendant une semaine. Le monde entier devrait avoir envie d’y venir, on attend jusqu’à 15 000 participants. Et pour la première fois en France, la majorité sera homosexuelle quand la minorité sera hétéro ! C’est un pas énorme pour la visibilité des homosexuel-les. Nous avons reçu le soutien de toutes les fédérations, y compris le football. Je trouve assez fort d’avoir pu rassembler plus de 30 fédérations sportives sur la question des Gay Games. On a fait le lien avec les STAPS, les associations étudiantes pour encourager la participation des jeunes. On a distribué 500 bourses de solidarité aux personnes qui ne pouvaient pas se payer leur participation.

On entend justement des critiques qui demanderont pourquoi ce besoin de se démarquer si l’homosexualité est une normalité, pourquoi la nécessité d’un tel événement…

La société est clairement hétéronormée. Par exemple, on présuppose toujours qu’une personne est hétérosexuelle. Et faire prendre conscience, justement, que le monde n’est pas hétéronormé, est une exigence pour prendre conscience de l’homophobie.

On doit aussi regarder cette diversité-là et au-delà, montrer que la communauté LGBT est porteuse d’un projet qui va bien au-delà de cette communauté. Les Gay Games ne sont pas un événement communautariste, replié sur lui-même et qui s’invente des règles propres. C’est un événement qui joue sur l’ensemble des règles du sport en l’ouvrant au maximum pour faire en sorte que le sport soit vraiment inclusif. On apporte quelque chose de nouveau dans le paysage du sport.

Un exemple ?

J’ai l’exemple du patinage artistique. Toutes les compétitions que l’on a l’habitude de voir font patiner des couples de sexes opposés. Aux Gay Games, on organise des compétitions de couples de même sexe, à côté des compétitions pour les couples de sexes opposés. Pour cela, on a été obligé de se battre avec la Fédération internationale de patinage artistique pour autoriser les patineurs de la Fédération à participer à cet événement. Avant cela, ils auraient été interdits de compétition officielle. 

Aux Gay Games, on fait en sorte que les personnes en situation de handicap ne se retrouvent pas dans une compétition deux semaines après les autres mais bien en même temps, et parfois dans la même compétition. Par exemple, des personnes malvoyantes nous ont demandé de participer aux épreuves de cyclisme. Mais elles ne sont pas assez nombreuses pour qu’on puisse créer une compétition à part. On a donc décidé de les faire concourir en tandem avec une personne voyante. C’est aux autres participants d’accepter que dans leur compétition de voyants, il y ait aussi des malvoyants.

C’est réinventer des pratiques pour participer tous ensemble ?

C’est trouver des manières d’inclure plutôt que d’exclure. Le deuxième principe des Gay Games, qui est l’inclusion, c’est justement de faire en sorte d’être imaginatif pour promouvoir le sport en commun. La pratique va de 18 à 99 ans ! Lors des Gay Games 2014, une dame âgée de 94 ans a concouru au 100m et est arrivée en moins d’une minute. Elle a battu le record du monde de la discipline ! C’est aussi pour cela que cet événement est « subversif » pour la majorité hétéronormative, élitiste et sportive, parce qu’on casse les codes !

Quant au rôle de l’EPS dans la lutte contre les discriminations, que conseilleriez-vous de mettre en place pour que l’on construise un environnement sécure pour tous les élèves qui s’interrogeraient sur leur identité, sur leur sexualité ?

Il faut d’abord rendre visible. Pour sensibiliser, il faut dire que cela existe. Quand on parle de discriminations, il faut parler de TOUTES les discriminations, ne pas s’arrêter au sexisme ou au racisme.

La deuxième chose à faire, c’est être intransigeant sur le vocabulaire utilisé et sanctionner toute attitude insultante, discriminante ou de rejet. Il faut stopper, dès qu’on le constate et de manière systématique, le préjugé qui va engendrer le rejet. 

En 1982, le décathlonien américain Tom Waddell, lui-même homosexuel, parent et séropositif, s’est interrogé sur la manière dont on pouvait donner de la visibilité à la communauté homosexuelle. C’est ainsi que sont nés les Gay Games, un événement sportif et culturel, accessible à toutes et tous, où l’essentiel est de participer, de ne pas exclure et de se dépasser. Si l’appellation « Gay Games » est restée, l’événement se veut bien plus large et accueille toute forme de diversité autour d’une même volonté : accepter chacune et chacun dans sa singularité, son orientation sexuelle et son genre choisi.

Cet article est paru dans le Contrepied HS N°20/21 – MAI 2018 – Sport et Culturalisme