La « conquête » du sport par les milieux populaires.

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René Moustard fut Président de la FSGT de 1976 à 1986, puis co-président de 1986 à 1998. C’est depuis cette fonction de dirigeant du sport populaire et en qualité de porteur de l’histoire de la FSGT qu’il analyse quelques étapes de ce mouvement au regard des politiques publiques.

Comment s’est passé cette conquête, par les milieux populaires, d’un domaine, celui du sport, qui leur a été historiquement longtemps contesté ?

Partons de la création, par des militants socialistes, de la fédération sportive ouvrière socialiste, en 1908, avec une dizaine de clubs. A ce moment, le sport « bourgeois » et les premiers clubs qui ont été créés (le Racing club en 1882, et le stade Français en 1883) ont pris 25 ans d’avance sur le début du sport ouvrier. Les militants socialistes voulaient développer un sport utile à la santé, allégeant les souffrances dues aux conditions de travail et aussi faire en sorte que les jeunes ouvriers, puissent faire du sport tout en se plaçant dans la perspective de la révolution. L’enjeu ne portant pas sur le sport mais sur l’utilisation du sport  pour contribuer au changement politique. C’est l’époque de l’opposition « sport ouvrier » contre « sport bourgeois ».

Après la guerre 14-18, les militants rescapés poursuivent la même logique : Ils créent la Fédération Sportive du Travail (la FST) en 1919. La scission, en 1920, entre communistes et socialistes au sein du parti socialiste (Création du PCF et de la SFIO) se traduit en 1923 par la division au sein de la FST. Le courant socialiste décide de créer une nouvelle organisation : l’Union des sociétés gymniques et sportives du travail (l’USSGT), qui adhère à l’internationale sportive ouvrière. La FST s’affilie à l’Internationale rouge des sports créée au sein de l’internationale communiste. Ce cadre persiste durant 10 ans, jusqu’en 1933. Des Spartakiades ouvrières sont organisées. En 1928 à Moscou et en 1925 à Francfort, toujours dans la même visée : combattre le sport bourgeois. Les épreuves de la FST rencontrent un certain succès (la première édition du grand prix cycliste de l’Humanité en 1927 rassemble 2.000 participants). Il en est de même pour la première édition du cross de l’humanité. Certaines compétitions de la FST sont interdites et provoquent l’intervention de la police. Néanmoins, cette étape, 1923-1933, en dépit de la division, a eu le mérite d’affirmer l’existence du sport ouvrier. En 1933, les 2 organisations (FST et USSGT) rassemblent environ 20.000 licenciés.

La montée du nazisme en Allemagne incite au rassemblement antifasciste. La création de la FSGT en 1934 consacre l’unité des ouvriers communistes et socialistes sportifs C’est la première initiative significative en vue du Front populaire avant l’unité syndicale et politique. Elle crée un élan, une dynamique. En 1936, avec les grandes grèves, le sport entre dans les usines. Au sein de la FSGT, l’alliance communiste-socialiste déplace l’action du terrain politique au terrain sportif. Le gouvernement de Front populaire avec Léo Lagrange impulse une politique nouvelle pour le développement des activités sportives et de plein air (discours inaugural de Léo Lagrange le 10 juin 1936 quelques jours après la mise en place du gouvernement du Front populaire).  La FSGT se développe sous l’effet d’un mouvement profond d’expression des besoins et de créations des clubs dans les usines et les localités, faisant passer rapidement le nombre des licenciés de 20.000 à 130.000 en 1937. La FSGT s’associe avec les « amis de la nature » pour créer des clubs multi-activités de plein-air. Avec les congés payés l’aspiration aux activités de pleine nature grandit (camping, randonnées etc..). On se retrouve ainsi dans un contexte où la priorité n’est plus le combat du sport ouvrier contre le sport bourgeois.

 On s’installe dans une logique où le sport devient un bien commun. Après discussion, la FSGT adhère au comité National du sport qui rassemble toutes les fédérations.

En Août 1939, la signature du pacte germano- soviétique entraîne l’interdiction du parti communiste et , sur la lancée, celle des clubs et de la direction de la FSGT qui refuse de prendre position , conformément à l’orientation de ne pas se prononcer sur des questions strictement politiques. Dans les conditions de la mobilisation, une partie des dirigeants FSGT est à l’armée. Les dirigeants socialistes « prennent le pouvoir » et décident l’exclusion des communistes. Lorsque la France déclare la guerre à l’Allemagne, le 3 septembre 1939, on peut dire que la FSGT se trouve en pleine désagrégation. Une partie des militants tels que Auguste Delaune, le secrétaire général, s’engagent dans la résistance et créent le mouvement Sport Libre. La partie socialiste poursuit son activité, sous le sigle FSGT, dans le cadre de la collaboration.

A la libération la FSGT se reconstitue sur les mêmes bases qu’avant la guerre et relance la logique initiée en 1936 à l’époque du Front populaire.

Avec le programme du Conseil National de la Résistance (le CNR) la question de l’importance des activités physiques et sportives dans une perspective éducative est mise en avant et sera discutée à l’occasion du Congrès National du Sport et du plein air organisé les 20-21-22 juin 1946, en vue de mobiliser tous ceux qui s’intéressent à la question. Le 28 Août 1945 une ordonnance relative à l’activité des fédérations sportives annule la Charte des sports du régime de Vichy et définit le rôle nouveau de l’État en instaurant sa tutelle   à l’égard du mouvement sportif et en lui déléguant certaines missions dans des conditions définies par décret. C’est le début de la mise en place d’un modèle qui va durer jusqu’à nos jours dans la logique « Service public ». Dès 1948, la politique change de cap : Réduction des crédits accordés au sport. On entre dans une phase de stagnation. Le sport travailliste FSGT va régresser. Les relations établies avec les fédérations unisports sont rompues. L’État supprime la subvention FSGT accusée d’être une organisation inféodée au parti communiste. La lutte s’engage pour garantir son existence avec le soutien des municipalités communistes et les relations établies avec les organisations sportives des pays socialistes (URSS, RDA, etc..). Les adhérents sont sollicités pour organiser des souscriptions. En 1951, le parti socialiste demande à ses militants de quitter la FSGT et de créer une nouvelle organisation ; l’Union du sport travailliste (l’UST). Cette scission n’aura pas de conséquences importantes. La FSGT va continuer ses activités.

Au cours des années 60, le phénomène sportif prend de l’ampleur sous l’effet des transformations dans la société. Il exprime le besoin de vivre mieux. Le temps libre augmente, le niveau de vie s’améliore. C’est l’essor du « sport pour tous » aux côtés du sport de compétition (pour produire des champions). Les rapports entre les individus évoluent, le besoin d’EPS à l’école grandit. De 1966 à 1981, la proportion « de ceux qui utilisent le temps libre pour faire volontairement des activités corporelles plus intenses que la simple marche passe de 24% à 37% dans la population » (Étude de Joffre Dumazedier). En 10 ans, de 1968 à 1980, le total des effectifs de licenciés dans les fédérations double, passant de 4.500.000 à 9.000.000. Des pratiques nouvelles se développent. Le sport populaire FSGT s’adapte et innove pour répondre aux besoins. De 1967 à 1983 la FSGT triple ses effectifs passant de 127.000 à 340.000. C’est l’époque où la conquête du sport (populaire) par les milieux populaires progress. En même temps le spectacle sportif télévisuel prend une nouvelle dimension. La logique marchande devient l’axe du développement (Téléspectateurs et consommateurs) et bouscule les pratiques à visée éducative. L’effet des événements de Mai 68 développe la prise de conscience de l’importance des APS, conduisant à l’organisation du « mouvement des assises nationales du sport, de l’EPS et des activités de pleine nature ». Le comité national pour le doublement du budget, se constitue et aboutira à la création du Fond National pour le Développement du Sport, le FNDS, qui va accorder des crédits pour les clubs. Cette évolution va se poursuivre après 1981. Une réforme engagée au sein du CNOSF va permettre une meilleure reconnaissance des fédérations affinitaires. Une nouvelle loi sur le sport est votée en 1984. Mais à partir de 1983 la politique change à nouveau. La logique marchande s’impose. Le sport populaire connaît des régressions en relation avec la crise économique, la fermeture d’entreprises entraînant la disparition des clubs. Aujourd’hui (nous sommes en 2018) c’est la remise en cause des services publics et de tout ce qui reste de l’héritage de l’époque de la libération afin d’imposer les normes et les règles du système libéral à toute la société. Les milieux populaires sont les premiers à subir cette évolution.

Que retenir de cette rétrospective des luttes menées au fil des années ?

L’histoire des luttes pour conquérir le droit et les moyens pour les milieux populaires de créer des formes de pratiques adaptées à leurs besoins et reconnues par l’institution sportive, est marquée par une succession de phases de progression et de régression selon les conjonctures économiques et politiques. Il s’agit d’un combat pour l’émancipation des catégories sociales subissant les inégalités engendrées par le type de société dans laquelle nous vivons.

Quel est l’enjeu actuel ?

Le domaine des APS irrigue toute la société et occupe une place importante dans la vie de la population. L’évolution montre une progression et une grande diversité des pratiques. Mais si l’on se pose la question, qui pratique ? Alors, on constate que les inégalités entre les classes sociales n’évoluent pas. Parmi les cadres supérieurs les sondages montrent que 50% pratiquent une activité de façon régulière. Pour les cadres moyens, les employés, la proportion est de 38% et pour les ouvriers c’est 25% avec des différences entre ouvriers qualifiés et ouvriers précaires et aussi selon les âges et les sexes. Globalement la classe ouvrière et les catégories intermédiaires occupent une place croissante dans la population. Les milieux populaires sont intéressés par les activités sportives (pratiques et spectacle) mais ils continuent à produire la masse des non-pratiquants. L’enjeu reste le même : que faire pour surmonter les obstacles ? Il y a bien sur les conditions de vie, les bas salaires, le chômage, la pauvreté et la précarité qui obligent à vivre au jour le jour. Mais il y a, en plus, des problèmes spécifiques d’ordre culturel.

Comment transformer le modèle du sport dominant de type compétitif et sélectif, créé par les catégories sociales supérieures (à l’origine il s’agit de la bourgeoisie), pour l’adapter aux besoins des milieux populaires ? En 1972, une expérience menée durant un mois dans un centre de vacances de l’EDF mis à la disposition des familles par le comité d’entreprise a révélé certains aspects des obstacles qui éloignent les travailleurs de la pratique sportive organisée selon ce modèle. Ce centre, au bord de la mer, disposait des conditions tout à fait optimales pour pratiquer ou s’initier à certains sports. Toute la journée des terrains de tennis, de volley, du matériel nautique, avec des animateurs professionnels qui proposaient des séances, étaient mis gratuitement à la disposition des vacanciers. En pratique la majorité n’utilisait pas ces moyens. Seuls les pratiquants sportifs déjà initiés en profitaient. Pourquoi ? L’étude a montré que les obstacles étaient d’abord d’ordre culturel. Ils ne ressentaient pas le besoin d’aller sur les terrains, ils avaient peur d’être ridicules à côté des pratiquants initiés. L’expérience a consisté alors à « déconstruire » le modèle dominant nécessitant des apprentissages et orienté vers la sélection des meilleurs, pour proposer des situations en dehors des terrains de sport, dans des espaces libres pour y organiser des jeux sportifs adaptés permettant de réussir tout de suite dans l’activité. Peu à peu les vacanciers sont sortis des bungalows et sont venus voir avec leurs enfants et ont commencé à participer. L’enjeu consiste donc à inventer, à créer de nouvelles situations et de nouvelles formes de pratiques adaptées aux aspirations et aux possibilités de ceux qui ne pratiquent pas, même lorsque toutes les conditions sont réunies.

 Nous ne sommes plus en 1972. Le « sport pour tous » et des nouvelles formes de pratiques se sont développées mais il reste du chemin à faire pour que l’institution sportive, les clubs qui poursuivent des buts éducatifs inventent de nouvelles façons de s’ouvrir aux milieux populaires qui restent à l’écart. Sinon c’est le système commercial qui trouvera des formes adaptées à ses propres intérêts.

Article paru dans Contrepied EPS et Culturalisme – HS n°20/21 – Mai 2018

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