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Contribution signée Jean Lafontan, Centre EPS et Société


L’histoire de l’EPS n’est qu’une longue séquence de débats avec le sport1. Quelles que soient les époques, à partir de 19282, une ligne de démarcation a été en permanence élaborée, non sans difficultés, jusqu’à aujourd’hui. Penser l’EPS c’est aussi et simultanément, penser le sport ; le sport scolaire est un entre deux…, il est volontaire, il n’est pas l’EPS bien qu’il soit présenté comme son prolongement.

On doit s’étonner qu’au moment où la France va accueillir les JO, au lieu de penser développement de l’EPS, le gouvernement pense sport ; les deux heures récemment sorties du chapeau, comme le 2S2C l’a été, marquent une césure d’avec l’EPS. Cette décision est-elle incompréhensible ? Certainement pas.

Si l’EPS est sportive alors la décision politique doit la porter à deux heures de plus ; si elle ne l’est pas, comme des forces le réclament, alors on lui accole une béquille « sport ». Cette décision a toujours eu son heure de gloire depuis le début des années 1970. Somme toute, la conjonction de coordination « et », s’immisçant dans l’expression « éducation physique et sportive » n’est pas anodine et a fourni bien des sujets de colle à tous les concours de recrutement. Si le « et » est de trop alors les savoirs principaux de l’EPS3 sont les « techniques propres au but et aux significations culturelle et sociale de chaque APSA, son cadre règlementaire et/ou symbolique, ses codes culturels et sociaux ». L’EPS est alors l’étude, pratique et théorique, des APSA. En 1989, T. Terret parlait du concept de professeur d’EPS comme y substituant l’appellation professeur de sport. Nous devinons les cris…
A l’inverse, la protection du « et », crée une niche qui ouvre un espace « d’éducation physique », à côté des APSA, promouvant une culture de la motricité, à distance de la culture sportive. Cet espace crée l’appel d’air de mesures « sport » à côté de l’EPS.
L’EPS s’est beaucoup construite sur une double assise : de théories corporelles valorisant un corps construit sur des normes sociales, de santé, de vigueur, d’attitudes, d’excellence, et sur un pessimisme, voire une désillusion envers le sport médiatisé et marchand. Ainsi la proposition d’une éducation physique distante des apprentissages sportifs persiste et fleurit même l’idée de remplacer le « S » de EPS par scolaire, santé, solidarité, les CMS devenant presque des obligations morales, accentuant la déréalisation du principe actif sportif.
Toute culture motrice est possiblement sportive ; elle ne dépend que du volume et de l’intensité de sa pratique pour qu’elle s’élargisse en qualité nouvelle, sportive ; ici, l’activité « spontanée » se transforme en sport, qui, apportant de nouvelles pratiques, plus techniques, sont autant d’émancipation de leur activité initiale.
Tout cela, trop rapidement exposé, nous invite à penser le mouvement des pratiques physiques sportives dans le processus économique et social. Chaque force sociale tend à s’approprier des formes spécifiques d’activités physiques et, au final, la forme dominante est la forme de la classe dominante…, pour l’instant, celles-ci sont alors massivement pensées comme objets de profits mais sont aussi portées par les forces progressistes dans une perspective populaire et festive mais beaucoup moins visible médiatiquement. Tout cela est l’objet de luttes. Le travail critique consiste à comprendre la part propre de la création des individus aux formes sociales ainsi décrites. L’école doit mener ce travail d’élucidation qui est d’abord exigence humaniste. L’EPS ne produira des individus émancipés qu’en lien avec l’émancipation du sport. Celui-ci, se repensant comme un développement de la totalité des capacités humaines, ouvrirait pleinement l’unité du « physique » et du « sportif » pour faire naître le concept « d’éducation sportive ».
L’individu physiquement cultivé est une construction permanente, ainsi la notion d’entretien est discutable car les individus sont toujours dans une action de conquête positive de pouvoirs, c’est la vie. Les premières esquisses de pratique sportive, par l’EPS, jusqu’à la maturité de techniques mieux maitrisées, fruit de l’entrainement toujours nécessaire, forment l’individu accompli. C’est bien parce que toutes les formes d’activités physiques sont en interaction permanentes que la réflexion EPS doit nous inciter à s’efforcer de dégager leur mouvement commun dans la constitution de la forme sportive4.
L’EPS est l’universalité de l’activité physique sportive humaine conduite par les savoirs techniques. Elle est la base, encore trop inexploitée, sinon combattue, de la démocratisation de la culture sportive. Elle doit se présenter publiquement sous cette exigence et nous savons aussi qu’elle doit affronter une double rébellion tant à l’égard du conformisme scolaire que sportif pour accomplir totalement son projet. L’intégration de l’EPS à l’EN, en 1981, l’a doublement manqué… Mais rien n’est perdu

  1. Nous n’avons pas abordé la partie artistique car elle n’a pas à affronter les mêmes débats
  2. Il semble que ce soit dans l’Instruction du 13 août 1928 qu’apparaît, pour la première fois cette expression « d’éducation physique et sportive » dans un texte officiel
  3. Comme le précise le préambule des programmes SNEP
  4. Pensons au mouvement de sportivisation et à la façon dont notre profession s’est débattue dans la promotion qui de la naturelle, des variantes de la gymnastique etc. est toujours en « deuil » de son unité.

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