Osons une EPS à Contre-pied !

Temps de lecture : 9 mn.

Par Eric Donate 1. La condition physique est une notion courante dont nous avons tous·tes une représentation. Lors d’une balade escarpée ou d’un jeu de ballon, nous identifions vite celles et ceux qui sont « en condition », ou qui « ont la forme » et celles et ceux qui ne l’ont pas. Dans notre inconscient collectif la condition physique est souvent réduite à sa dimension capacitaire, aérobie, à un réservoir d’énergie plus ou moins vaste. Cette conception spontanée, bien que restrictive, s’articule aux politiques publiques de développement de l’activité physique, et aux orientations redéfinissant l’Education Physique et Sportive (EPS). Eric Donate invite à prendre à contre-pied ces tendances réductrices et trop peu exigeantes en retravaillant la condition physique dans l’acception culturaliste qui structure notre conception de l’EPS.

Cet article est extrait de la revue Contrepied hors-série n°35 – Condition physique – Nov 2024

Condition Physique, fatigue, qualités physiques,rapport au monde

Raphaël Leca rappelle que « la condition physique permet d’agir dans le monde ». Il en va d’une « capacité générale à s’adapter et à répondre favorablement à l’effort physique » (Thomas, 1982). Elle s’articule à la fatigue, celle saine et nécessaire, et à une « série de qualités physiques relatives à la santé ou à la performance » : endurance, force, souplesse, vitesse et capacité de coordination. Elle est une condition de l’apprentissage moteur de l’acquisition et de la recomposition technique. Non exclusive au sportif de haut niveau, jamais figée, la condition physique (CP) est une conquête structurant notre rapport physique, psychologique et affectif à nous-mêmes (constitutive de la valeur physique perçue la CP contribue par irradiation à l’estime de soi), de notre rapport à l’autre (elle est le support de l’entrée en interaction corporelle avec autrui), et de notre capacité à nous approprier et transformer le monde. La CP ne peut se réduire au biologique, et s’affranchir de sa dimension sociale et culturelle. Pour autant, elle ne saurait être l’alpha et l’oméga du développement de l’être humain. D. Bouthier (2013) témoigne des « facettes interdépendantes de l’action humaine dans les pratiques sportives » et n’écarte notamment ni les valeurs et motifs qui guident l’être humain, ni sa capacité à prendre des décisions. Il met en exergue notre boussole : le développement total de l’élève, cultivant la vitalité, à rebours des politiques publiques qui démantèlent les trois piliers du sport en France – sport civil (livré au sponsoring privé), sport scolaire et EPS.

Activité physique sportive minimaliste, santé, valeurs néolibérales

Les politiques, en s’appuyant sur la littérature épidémiologique qui montre depuis les années 1970 un recul des capacités cardio-respiratoires des adolescent·es, organisent l’activité physique (AP) comme une contribution à la santé. S’attachant aux capacités physiques, au motif qu’elles sont décisives pour vieillir en bonne santé, ce prisme sanitaire cristallise les recommandations d’AP autour d’une approche principalement quantitative (donc énergétique), mesurable facilement (donc normée en durée) et restrictive (donc d’intensité contrôlée) dans une logique médicamenteuse. Les sciences humaines et sociales sont reléguées, minorant la dynamiques socio-culturelle d’émergence, d’expression et de transformation des APSA, et permettant le rabotage des investissements publics concernant les équipements sportifs, le recrutement d’enseignant·es et d’éducateur·rices, leur formation…
Les recommandations d’AP pensées comme contribution à la santé sous l’angle physique réduit au cardio-vasculaire créent une filiation tutélaire AP individuelle – santé minimaliste. Elles deviennent l’instrument clef pour atteindre un seuil liminaire de CP rabougri à sa qualité physique d’endurance. En basculant des APSA vers l’AP, les motifs profonds d’agir (significations inscrites dans la culture et porteuses de notre humanité) s’effacent, tout comme les mobiles personnels d’agir (dont progrès, plaisir, et accomplissement).
Ces orientations sont une déclinaison des valeurs néolibérales qui gangrènent les politiques publiques. La quantification se marie à l’évaluation pour en réalité mieux ordonner les pratiques. La recommandation euphémise l’injonction à devenir l’entrepreneur gestionnaire de son capital santé, et dissimule responsabilisation individuelle et culpabilisation. Par ce tour de passe-passe les politiques publiques se dédouanent de l’articulation de l’environnement culturel, social, matériel, peinant ainsi à peser sur un engagement égalitaire et durable dans les APSA. Aux carences des politiques publiques, et des investissements qui les mettent en mouvement, se substitue la culpabilisation individuelle des plus en difficulté.

Déclin de la condition physique, inégalités et limites des politiques publiques

Plusieurs études pointent une baisse substantielle du niveau de CP. Les qualités d’endurance ont reculé de près de 25% entre 1971 et 2013, le temps moyen d’un collégien au 600m est passé de 3’ à 4’, le niveau de « force musculaire des quadriceps des 10-16 ans a baissé de 25% depuis 1990 » (S. Ratel, 2024). S’il est difficile de prendre en compte ce qui relève d’une évolution du rapport à l’effort de nos élèves ce mouvement de fond est là, tout particulièrement en France qui se positionne à la 119e place sur 146 pays (le 1er pays étant le pays avec les adolescents les plus actifs). 37% des enfants de 6 à 10 ans et 73% des jeunes de 11 à 17 ans n’atteignent pas les recommandations en matière d’activité physique (ONAPS, 2024).
Ces chiffres alarmants masquent de fortes inégalités. 83% de garçons avec des parents d’un statut socio-économique élevé se déclarent pratiquants sportifs hebdomadaires réguliers, contre 68% des filles avec les mêmes caractéristiques et 44% des filles de parents d’un statut socio-économique faible (M. Luiggi et al, 2024). Ces données traduisent l’enjeu de l’accès aux APSA, et plus encore de la lutte contre l’abandon : « sans abandon, 95% des adolescents seraient encore engagés dans une pratique sportive ». Ce processus d’abandon, socialement construit à partir de l’adolescence fait écho aux politiques évoquées précédemment. En effet, les campagnes de promotion de la santé par l’AP qui visent « les populations socialement désavantagées » touchent pour autant « les populations les plus éduquées et les plus favorisées alors que les plus démunis et les plus sédentaires […] restent inactifs » (G. Vieille Marchiset, 2024). Ainsi les politiques publiques peinent à enrayer l’accroissement des inégalités : si l’activité physique et sportive a progressé depuis 2018 de 6%, 74% des cadres pratiquent régulièrement du sport contre 53% seulement des ouvriers. Plus encore « le manque de plaisir dans la pratique […] a été constamment identifié comme principale raison de l’abandon sportif » (M. Luiggi, 2024). M. Travert, M. Luiggi et J. Griffet le rappelaient dans une tribune du Monde : « Les jeunes qui exercent une activité sportive pour seul motif de santé sont les plus à risque d’abandonner », montrant par-là l’ineptie de pratiques culturelles instrumentalisées. Plaisir, sentiment d’appartenance, sentiment de compétence à travers le progrès sont de puissants moteurs à l’engagement durable dans les APSA comme pouvoir transformateur de soi mais restent des angles morts des politiques publiques qui n’arrivent pas à enrayer le décrochage d’une partie de la population.

Face à une EPS contributive, pensons culturalisme

L’évacuation des dimensions culturelles des APSA et des savoirs dont elles sont porteuses pénètre le champ de l’EPS. D’une part les programmes (Programme LGT, LP) saucissonnent les attendus (AFL(P)), les articulent aux champs d’apprentissages, et non plus aux APSA. Ils délimitent une discipline dont l’objet devient la contribution à des grands secteurs de compétences, de grandes finalités à dimensions avant tout méthodologiques et sociales : « La formation en Prévention, Santé, Environnement et le parcours des élèves en EPS sont liés par des objectifs communs : la santé et l’équilibre de vie, les principes de base d’une alimentation équilibrée » (Programme LP, 2019). Cette option fait écho à l’approche « curriculaire » qui régit le plus souvent l’EP à l’international, et qui met l’accent sur des compétences destinées à une meilleure insertion sociale et professionnelle. Qui plus est, ils creusent les inégalités d’accès aux éléments de la culture à travers des orientations programmatiques douteuses : aux élèves de LGT le processus de création artistique, à ceux du LP le savoir s’entraîner et le champ 5 déplaçant ainsi l’acquisition de savoirs transformateurs et émancipateurs ici et maintenant vers celle de modalités de gestion de sa vie physique future donc plus tard. D’autre part les référentiels certificatifs, qui pilotent grandement les pratiques enseignantes, accentuent ce mouvement en minorant la dimension culturelle des APSA (performances, prestations) réduits à 12 points seulement et majorant les savoirs périphériques, portés à 8 points. Enfin, des dispositifs à côté de l’EPS participent à cette orientation : 30’ d’Activité Physique Quotidienne en primaire, déploiement de tests d’aptitude physique en 6e… L’EPS et l’école voient leur fonction modifiée : l’enjeu n’est plus l’acculturation de toutes et tous au service d’un projet d’émancipation, mais notamment l’amortissement progressif des différentes crises que traverse la société, dont ici, la crise sanitaire. Il en résulte une approche formaliste de la CP qui devient un objet, qu’il faut poursuivre en tant que tel, en bougeant, évacuant ainsi à la fois sa richesse et sa complexité. Rappelons-le : nous n’apprendrons jamais la condition physique !

Rappelons-le : nous n’apprendrons jamais la condition physique !

C’est bien à travers l’étude des APSA que nous pensons la CP. B. Cremonesi dans ce numéro, montre comment la compréhension de l’évolution du sport de haut niveau en HB, en tant que dynamique culturelle du plus haut degré d’expression de la créativité humaine, peut guider l’action de l’enseignant en s’orientant vers un jeu rapide accélérant la réussite des élèves tout en stimulant leur engagement. L’articulation de l’appropriation culturelle des élèves (les techniques) à celles du développement des dimensions biologiques (hybridation de l’expression des qualités physiques à leur potentiel maximal) dans un contexte d’expression sociale symbolique (jeu de coopération et d’opposition) témoigne de l’écueil de l’approche formaliste qui tend à cloisonner les facteurs du développement complet de nos élèves.
Notre approche culturelle embrasse l’intrication du biologique, du culturel et du social. Si l’acculturation, l’étude pratique des techniques, s’appuie sur l’hybridation permanente des données du biologique via les qualités physiques et leurs évolutions, en retour l’appropriation et la recomposition technique, par adaptations physiologiques, neuronales, hormonales recomposent elle aussi en permanence le biologique. Ce processus s’exprime dans toute sa plénitude dans un contexte social, que la professionnalité des enseignants d’EPS vise à organiser. Le développement humain par l’étude pratique des APSA, par appropriation culturelle et augmentation des capacités d’agir sur le monde ainsi posé dépasse de loin le registre de santé capacitaire.

Expertise des enseignant·es d’EPS, engagement continu de tout·es et tous les élèves

Nous ne nous résignons pas à l’indépassable horizon des aptitudes héritées ou non à la naissance chez nos élèves et portons un réel développement en EPS. Militons pour une EPS ambitieuse, qui ne génère pas de la sédentarité au sein des leçons, mais un engagement intensif et volumineux, contrôlé, de tous.tes les élèves. Le jeu sportif comme facteur de développement humain en est un puissant outil. Réhabilitons quantité et intensité de pratique. Elles servent toutes deux les apprentissages des élèves en même temps que le développement de leurs qualités physiques : sans fatigue, point de développement !

Réhabilitons quantité et intensité de pratique. Elles servent toutes deux les apprentissages des élèves en même temps que le développement de leurs qualités physiques

Formant un couple indissociable elles doivent être finement pensées : quand l’intensité des élèves permet leur expression à leur plus haut niveau, le volume potentiel de pratique s’en trouve impacté, et ce d’autant plus avec l’évolution négative pour beaucoup d’entre eux du rapport à l’effort. C’est bien toute la professionnalité des enseignant·es d’EPS qui est convoquée, témoignant de l’enjeu d’une formation initiale et continue solide. L’identification de savoirs signifiants porteurs d’une saveur particulière favorisant l’engagement, les périodes sensibles de développement des qualités physiques, la quantification anticipée des efforts programmés, les indicateurs de lecture du niveau de sollicitation réel et en situation des élèves, l’articulation des plages d’efforts et de récupérations par des rôles sociaux actifs, supports aux apprentissages, sont des pistes prometteuses pour une EPS ni élitiste ni ségrégative, mais exigeante quant à l’engagement de toutes et tous à leur plus haut niveau.
Penser ambitieux, c’est aussi dépasser le cadre de la leçon. Permettre aux élèves de prolonger leur engagement en questionnant l’inter-relation des APSA programmées, en favorisant des séquences d’enseignement longues, en orientant les élèves vers l’AS, en déployant des sections sportives scolaires, et en engageant les inaptes ainsi que les élèves en situation de handicap à travers des dispositifs d’enseignement d’EPS adaptée. Penser ambitieux c’est lutter contre les inégalités et redonner à l’EPS au sein de l’Ecole sa fonction de démocratisation d‘accès à la culture.
Pimentons notre EPS !

Cet article signé Éric Donate est à retrouver dans la revue Contrepied hors-série n°35 – Nov. 2024 dédiée à la Condition physique

  1. Eric Donate, coordonnateur du numéro de ContrePied « Condition physique », membre du bureau de EPS& Société et responsable national au groupe éducatif du SNEP-FSU