Par Thierry Garnier. Pour en finir avec l’échec et l’éternel débutant, l’équipe d’un collège de Villeurbanne abandonne la polyvalence gymnique et l’enchaînement, en se centrant uniquement sur le saut de cheval. Elle propose un enseignement centré sur l’exploit acrobatique : le saut par renversement, dont la maîtrise gymnique nécessite des transformations radicales (maîtrise des postures de référence, etc.). Les choix pédagogiques sont tout aussi importants : permanence des situations de référence, ritualisation de la séance, l’enjeu porte sur le comportement citoyen de ces adolescent.es qui pratiquent plus volontiers la violence que le débat.

Faire comme tout le monde, et…
Nous avons misé sur la diversité des situations, nous avons cru à la polyvalence de la formation gymnique, nous avons multiplié les contenus d’enseignement sans nous apercevoir tout de suite que nous créions des conditions impossibles à maîtriser. Trop de situations (jusqu’à quinze espaces différents) dans le gymnase amènent plus de dispersion que de concentration chez les élèves, plus de zapping qu’apprentissage ciblé, plus d’agitation que d’un véritable guidage de l’enseignant∙e et en fin de compte plus de liberté incontrôlable source de toutes les dérives. Les élèves ne se sentant pas surveillés de près (l’enseignant ne peut être partout à la fois) se glissent dans les interstices pour détourner les tâches et se livrer pour les plus téméraires à des exploits qui peuvent être dangereux. Pour les moins enclins à aimer la gymnastique, ils-elles abandonnent discrètement l’activité et se réfugient là où l’enseignant∙e ne peut les voir. C’est alors une épreuve de forces qui s’engage et amorce le cycle infernal encouragement, reprise en mains, réprimande, sanction, exclusion. Un climat de classe qui se dégrade, la confiance qui disparaît, un désordre qui ne satisfait personne.
Fallait-il supprimer la gymnastique de la programmation, tant les échecs dans son enseignement devenaient insupportables pour tout le monde ? Et nous n’avons pas évoqué la difficulté dans cette ambiance d’obtenir des élèves qu’ils installent, respectent et rangent le matériel.
Un choix de survie
C’est autant la survie de la gymnastique au collège que la survie des enseignant∙es qu’il faut évoquer là. Alors tout en gardant le sens profond de l’activité, nous avons choisi de simplifier et d’unifier le contenu de notre enseignement.
Nous avons choisi d’orienter l’activité vers l’acrobatie, activité d’épreuve donc de prise de risque 1. Cela nous mettait dans l’obligation de maîtriser la progressivité des tâches afin de ne mettre personne en danger. L’épreuve est simple à identifier par la peur de l’affronter, nous travaillons sans aide ni parade. L’exploit {l’épreuve surmontée) est simple à vérifier par des critères de réussite clairement explicités.
Simplifier l’enseignement, ce fut de centrer toute l’activité gymnique de la classe de 6è sur le saut de cheval par renversement. Le saut de cheval a cette particularité d’offrir un but facile à identifier : franchir l’obstacle. Par contre, nous avons conservé la complexité de l’activité qui articule l’épreuve physique, la relation à l’autre par l’intermédiaire du code. Une activité socialisée contraignante dans un collège qui ne doit rien lâcher sur les exigences de socialisation.
Un enseignement unifié par le fait que nous retrouvions dans cette épreuve les caractéristiques principales de la gymnastique : activité qui subvertit les postures habituelles et demande au gymnaste de maîtriser une motricité plus manuelle, plus renversée, plus aérienne, plus tournée.
Alors que l’institution se montrait plus que réservée vis-à-vis de cette épreuve jugée dangereuse nous la choisissions comme axe de la formation.
L’organisation de l’enseignement
En classe de 6è, c’est douze séances de deux heures pleines, avec des classes de 20-25 élèves dans un collège classé REP (réseau d’établissements prioritaires). Il est proposé aux élèves cinq situations de référence classées en progression de difficulté parmi lesquelles il choisit son projet pour la fin du cycle.
Les comportements typiques de plus en plus gymnastes, au saut de cheval.
Ces situations correspondent à des comportements typiques, étape de l’adaptation aux contraintes gym niques:
- franchissement plus manuel : appuis manuels devenant impulsion,
- franchissement plus aérien : le vol de plus en plus ample est recherché après l’impulsion manuelle,
- franchissement plus renversé : pas sage progressivement par l’appui tendu renversé,
- franchissement plus tourné : maîtrise de l’équilibre dans la coordination, se renverser-se redresser dans une rotation vers l’avant.

Exemple de contenu d’enseignement à assimiler pour passer de la culbute à la boule équilibrée
Culbuter, c’est passer cul par-dessus tête et se rééquilibrer après la chute sur le dos. Il n’y a donc pas de coordination entre le renversement et le redressement : on identifiera là le culbuteur. Le problème à résoudre pour ce culbuteur est d’organiser l’équilibre en anticipant le redressement par les bras équilibrateurs et informateurs. Les bras doivent rejoindre le sol avant que les fesses touchent le sol (position du culbuto).

La notion de position de référence
Pendant la période d’apprentissage où le vol a une amplitude minimum et une orientation vers le bas (jusqu’à la situation n°4), la position de référence ne peut être que corps groupé (en boule) même au passage au-dessus de l’obstacle dans le renversement. Dans cette position la vue ne joue aucun rôle dans la prise d’information pour coordonner « se renverser – se redresser ».
Il faut donc piloter le corps par les bras qui vont chercher le sol le plus vite possible avant même que la culbute commence (déséquilibre du dos).

La recherche de l’amplitude dans le vol post-manuel implique que le gymnaste change de position de référence et redresse le buste en ouvrant l’angle bras-tronc au passage à la position renversée. C’est la situation de référence n°5. Le gymnaste doit donc passer d’une organisation motrice autour de la position groupée à une organisation motrice autour de la position dos redressé. Mais la rotation reste pilotée par les bras ce qui entraîne un redressement très actif du haut du corps. Toute coordination qui entraîne la recherche du sol par les jambes, corps cambré, est à éviter.
L’organisation d’une séance
Sont proposées aux élèves différents types de situations. La situation de référence déclinée en cinq propositions, des situations proches (variation minime de la SR), des situations dérivées en rapport avec un problème rencontré dans la SR, des situations de mise en activité (révision, échauffe ment).
Le gymnase est installé pour qu’à chaque séance, les cinq situations références soient présentes et accompagnées d’un éventail de situations dérivées. La séance commence par la mise en activité dans les situations prévues pour cela. Mais l’ensemble de ces situations gardent la signification première de notre choix : le franchissement par renversement. L’élève est guidé par l’enseignant dans ces diverses possibilités selon son niveau (projet personnel) et les problèmes qu’il ou elle rencontre.

Ritualisation et nouveauté.
Les séances ne diffèrent pas beaucoup les unes des autres et il y a un rituel qui les accompagne, organisé autour de règles simples. Seules quelques séquences placées dans le cycle des douze séances (compétition, démonstration, défi) amènent les élèves à une activité de codification, élément important de l’activité gymnique.
L’EPS dans le projet éducatif du réseau d’établissements prioritaires (REP).
Il est centré sur trois objectifs (contrat de réussite) : la maîtrise des langages, l’éducation à la citoyenneté, la démarche expérimentale. Il est important pour nous d’apporter une contribution à ce projet sans dénaturer l’activité gymnique. Comment opérationnaliser ces objectifs généraux en objectifs spécifiques réalistes et peu nombreux ?
Quelques exemples :
- Education à l’attitude citoyenne : respect des règles collectives de vie (installation et respect du matériel, respect des tâches), savoir partager un espace de travail, savoir prendre la responsabilité d’un rôle de juge mais aussi participer à la construction du code gymnique. La citoyenneté n’exclut pas le conflit mais élimine la violence,
- Maîtrise des langages : qu’est-ce qu’un langage gymnique ? C’est un langage corporel qui dit par l’action ce qui est fait, sa signification et sa valeur. Dans ce sens les élèves doivent très vite codifier les réalisations ce qui entraîne l’autre face du langage, celle qui exige la formulation (langage technique ou imagé) et le jugement (classement en difficulté). Que les élèves de 6è sachent nommer, à leur façon, ce que la classe réalise dans chaque situation référence et comme nous avons limité, unifié et hiérarchisé les propositions, ce sera très facile mais essentiel et suffisant,
- Attitude expérimentale : comment passer de l’attitude purement émotionnelle à la maîtrise technique du rapport à l’appareil. Que les élèves de 6è sachent, pour chaque situation référence, quand l’élève est en réussite et quand il est en échec, c’est essentiel et suffisant.
Perspective
Notre conclusion est simple : cette décision contestée par certains collègues au départ fait aujourd’hui l’unanimité car elle simplifie le travail et le rend plus efficace. On mesure le résultat aux performances des élèves – filles et garçons – et à leur attitude en cours. Ce travail sera poursuivi en classe de 5è, en conservant le même schème moteur qui se différenciera en salto avant, qui évoluera vers le saut de mains ou flip avant (posture déployée tendue) et qui explorera l’espace arrière. En résumé, une nouveauté modérée !
Nous abandonnons la gymnastique en 4è et 3è estimant qu’à cet âge s’ils n’ont pas acquis des compétences suffisantes pour être valorisantes, il est inutile de provoquer des réactions de rejet bien compréhensibles.
L’article original en pdf : Toute la gymnastique par le saut de cheval : un choix de survie.
Cet article est paru dans Contrepied n°16 – Osons la gym !
- Nos choix sont inspirés des travaux de Paul Goirand publiés dans la revue Spirales et dans l’ouvrage édité par l’INRP (1997) : « L’EPS au collège, la gymnastique↩



