Dans cet article de 2017, Yvon Léziart enseignant chercheur à l’université Rennes 2 montre comment le VB construit un système de questionnement spécifique de l’inventivité humaine. L’élaboration de la tactique et de la technique interpelle finement le jeu de contrainte maximale que celui-ci se donne dans ses règles. .
Les activités sportives naissent, vivent se développent, se transforment. Les études historiques décrivent ces évolutions et permettent d’en comprendre les grandes étapes.
Au-delà de l’intérêt que présentent ces investigations, il faut chercher à comprendre ce qui fait qu’une activité nait et se maintient au fil du temps et qu’elles confortent les hommes dans leurs aspirations. Nous estimons que les activités culturelles ou sportives ne naissent pas par hasard, ni que leur maintien est assuré tout au long de l’humanité.
Le sport comme émotion collective
‘’Création collective, instinctive, continue, dynamique grandiose de l’imaginaire, le sport traverse avec assurance l’histoire des peuples et n’a pas été inventé, au cours des âges, sur décision des princes ou recommandations des philosophes. Il est vivant, populaire, spontané. Il est émotion. Il est passion’’. Bernard Jeu positionne ainsi l’existence des sports.
Le sport porte le poids de l’histoire et de la culture. Il est également émotion et passion. Les moralistes sportifs ont, soit idéalisé le sport en lui attribuant toutes les vertus, soit l’ont dénigré en l’assimilant au capitalisme économique dominant. Le sport est évidemment traversé par les problèmes que la société rencontre mais il vit aussi sa propre vie.
Le sport établit un rapport étroit avec les mythes fondateurs de l’humanité. R.Barthès explique que les mythes racontent des histoires simples, compréhensibles immédiatement où le héros est un individu ‘’normal’’ qui réalise dans des conditions particulières des actions extraordinaires. C’est donc une construction imaginaire qui se veut explicative des phénomènes sociaux et qui sert de ciment à une société. C’est l’appartenance à une communauté.
Le sport respecte donc ces caractères : simplicité des histoires, connaissance commune des règles du jeu, des usages, des pratiques, des histoires, de la culture de l’activité et communion émotionnelle collective.
Le sport respecte donc ces caractères : simplicité des histoires, connaissance commune des règles du jeu, des usages, des pratiques, des histoires, de la culture de l’activité et communion émotionnelle collective.
Le sport est une symbolisation simple des questions humaines et sociales majeures. Il permet en effet, contrairement aux règles sociales, ‘’aux gens de peu’’(P.Sansot) de dominer les grands. La coupe, en football, permet ‘’au petit poucet ‘’ de vaincre des équipes réputées. C’est ‘’ la magie de la coupe’’. Les héros du tour de France, inscrits dans les légendes, sont des individus d’extraction populaire qui réussissent des exploits inimaginables (Barthès) L’émotion sportive pour exister doit établir un rapport étroit avec l’espace de jeu c’est à dire le milieu dans lequel les épreuves se déroulent. Les dimensions du terrain, le nombre de joueurs présents, la hauteur du filet, sont déterminants pour susciter, ou non, de l’émotion collective. Ces aspects se sont stabilisés de manière empirique au cours du temps. Des avancées, des impasses sont apparues. Le temps a réglé patiemment ces diverses tentatives en consacrant celles qui permettaient à la fois le maintien de l’émotion collective et le progrès dans la performance des acteurs. Les enseignants d’EPS savent bien à quel point la gestion des conditions de la pratique sont déterminantes dans le plaisir et l’intérêt que les élèves rencontrent à pratiquer telle ou telle situation.
Le sport, pour susciter de l’émotion collective, est assujetti à une gestion précise des conditions matérielles du jeu.
Les sports collectifs s’inscrivent dans cette perspective. C’est la mise en relation entre deux équipes qui ont, au début de la rencontre, les mêmes chances de vaincre et dont l’une emportera la victoire qui est au cœur des émotions. L’égalité des chances supposée est indispensable à la mise en tension émotionnelle.
Le volley-ball, comme illustration de l’inventivité humaine
Le volley-ball combine échange et élévation. La charge émotive provient de l’attente de la rupture de l’échange au profit d’une équipe. Elle est libératrice de l’émotion. La continuité des échanges pousse à son paroxysme l’émotion collective. Il existe donc une dialectique fine entre continuité de l’échange et rupture de celui-ci.
Donner une assise culturelle à une activité sportive c’est évidemment maintenir présents ses fondements émotionnels, c’est aussi l’inscrire dans le temps. Pour ce faire, l’activité ne doit pas entrer en contradiction majeure avec les évolutions des mentalités et des usages sociaux. Elle doit également veiller à ouvrir en permanence des pistes de transformation de ses acteurs. Cette dimension est assurée par les règlements de l’activité qui créent des contraintes aux joueurs. Ils assurent donc les conditions communes du jeu et sont en même temps transformateurs des pratiques usuelles. Comprendre l’évolution d’une activité sportive passe par la prise en compte de la dialectique règlement/jeu. Cette dynamique est le ressort de la transformation incessante de l’activité et la recherche d’un perfectionnement du joueur. Le joueur est contraint d’accepter les nouvelles règles imposées. Il cherche à les ‘’tordre’’ à son avantage. Aucune règle n’est absolue. Toutes présentent des lacunes. Elles ouvrent ainsi des possibilités de création au joueur.
Cette dynamique est le ressort de la transformation incessante de l’activité et la recherche d’un perfectionnement du joueur. Le joueur est contraint d’accepter les nouvelles règles imposées. Il cherche à les ‘’tordre’’ à son avantage.
Nous illustrons cette position en prenant deux exemples en volley-ball.
- Les premières formes de jeu se déroulaient avec neuf joueurs placées en trois lignes de trois, sans exigence quant au nombre de passes à réaliser dans chaque camp. La logique du jeu et la recherche d’une forte charge émotionnelle, a conduit à une suppression des joueurs intermédiaires. Ni vraiment défenseurs, ni vraiment attaquants, ils représentaient une zone hybride sans intérêt véritable. La suppression de cette zone et la limitation du nombre de touches de balle dans chaque camp a dynamisé l’activité en la rendant spectaculaire et en assurant, par la fréquence de la continuité/rupture dans les échanges, le maintien de l’émotion.
- Les règles de rotation des joueurs maintiennent la polyvalence de ceux-ci. Il faut passer à tous les postes. Jouée dans sa forme stricte, ce type de volley-ball, construit une attaque, à partir d’une réception d’un passeur excentré à droite et d’un attaquant très puissant en poste 4. Les soviétiques sont champions du monde en 1970 en jouant ainsi.
Sans que les règles changent, le volley-ball s’est très profondément enrichi en possibilités d’attaque. Les japonais dominés physiquement par les soviétiques ont joué sur leurs qualités de vitesse et sur des changements de zone pour contrecarrer cette domination. Le volley-ball de mouvement apparait alors. Il illustre l’inventivité humaine qui, à partir d’un règlement, le détourne pour pouvoir proposer une nouvelle forme de pratique. Ainsi, à cette époque sont apparus, la pénétration d’un passeur arrière en zone avant, les changements de zone des attaquants. Suivront les possibilités d’attaque des joueurs en poste arrière. Actuellement un passeur pénétrant dispose de cinq attaquants potentiels, alors que les soviétiques des années 70, utilisaient un attaquant prioritaire voire éventuellement un second au centre.
Dans le respect d’un équilibre illusoire entre attaque et défense ces avancées, en attaque, ont conduit à revaloriser la défense. Le libero, (1998) est un joueur qui peut remplacer n’importe quel joueur sur la ligne arrière mais qui ne peut ni servir, ni attaquer. L’autorisation d’utiliser ce type de joueur aide au rééquilibrage du rapport attaque/défense.
Ces deux exemples illustrent les rapports entre les règles et leur ‘’détournement’’ par les joueurs. Se contraindre à respecter des règles c’est aussi inventer, dans les espaces que la règle couvre imparfaitement.
Pour conclure
L’étude anthropologique du volley-ball, de sa création à sa déclinaison actuelle, montre le sens de l’évolution de l’activité. Le volley-ball est aujourd’hui un jeu de mobilité, de combinaisons pour surprendre l’équipe adverse et marquer un point.
Construire un volley-ball scolaire à partir de l’analyse du volley-ball soviétique des années 70, simplifie l’approche du jeu collectif mais ignore la finesse des inventions tactiques générée par l’adaptation des joueurs aux règlements.
Engager les élèves dans une pratique moderne de l’activité c’est les faire jouer un jeu de mouvement, un jeu d’engagement, de soutiens des partenaires, de changements de zone latérale et antéropostérieure, des surcharges de certaines d’entre elles afin de surprendre les adversaires. Ces options doivent être adaptées aux niveaux des élèves. Ce sont les règles inventées qui assurent, tout en maintenant dès l’initiation ces principes, leur faisabilité.
Il y va du respect de l’évolution de l’activité et de sa richesse culturelle.
Yvon Léziart, 2017Article paru dans la revue ContrePied HS n° 18, juin 2017.



