Carine Guérandel, Maîtresse de conférences en sociologie à l’Université de Lille[1], étudie l’impact de la sexuation des pratiques sportives chez les adoslescent·es. Ses recherches actuelles avec Aurélia Mardon portent sur la manière dont les masculinités et féminités sportives sont travaillées par les rapports sociaux d’âge et de classe.
Cet article est extrait du ContrePied « Egalité, construire du commun » n°HS 37, mai 2026
CP : Que sait-on de la place du sport dans la vie des adolescentꞏes ?
Carine Guérandel : le sport est le loisir préféré de cette classe d’âge. Qu’il soit pratiqué de manière encadrée ou libre, ce loisir joue un rôle significatif dans leur sociabilité scolaire et extrascolaire, dans le temps qu’ils y consacrent, les dépenses qu’ils y engagent et la valeur qu’ils lui accordent. Il est source de plaisir, d’inspiration et d’identification. Il peut aussi permettre de gagner en autonomie, de se singulariser et de se distinguer par rapport à leurs proches et camarades.
Quel est le rôle du sport dans la construction des masculinités et féminités ?
Chaque contexte de pratique promeut des normes de genre et des styles de féminités et de masculinités spécifiques (via leur organisation, les savoirs et techniques du corps socialement situés et sexués, ou encore les modalités de transmission). Quand les engagements sont réguliers et intenses, ces contextes fonctionnent comme des espaces de socialisation de genre travaillant le rapport au corps et au monde des jeunes filles et garçons sportif·ves. Plus largement, c’est aussi et surtout une place dans les rapports sociaux (de genre, de classe, d’âge, de sexualité, etc.) qui s’apprend.
Parce qu’il permet d’expérimenter et d’éprouver le genre, le sport permet donc d’analyser la construction des féminités et des masculinités en lien avec les injonctions genrées contextualisées (relative aux espaces de pratique) préalablement incorporées au cours de la socialisation familiale.
Le sport participe-t-il à la construction d’une masculinité hégémonique ?
C’est plus compliqué que ça ! La masculinité hégémonique correspond à la forme de masculinité dominante dans le champ sportif, structurée autour de la virilité et de l’hétérosexualité, faisant la part belle à la rudesse et la compétitivité. Cette forme de masculinité idéalisée, à partir de laquelle les hommes se positionnent, légitime idéologiquement la subordination des femmes de façon à assurer les hiérarchies de genre. Si on a tendance à dire que les sports traditionnellement réservés aux hommes participent largement à la fabrique de cette masculinité, il en va de même des sports de nature ou du fitness, des pratiques davantage féminisées. En fait, tout contexte de pratique porte une forme de masculinité considérée comme la plus honorable et la plus désirable. À côté de la masculinité hégémonique, existent d’autres masculinités qui se définissent en relation avec elle : « complices » (tirant profit de la domination masculine) ; « subordonnées » (car associées à la féminité), « marginalisées » (dévalorisées car propres à des groupes dominés) ou encore, de manière plus rare, « inclusives » (rejetant sexisme et homophobie sans pour autant être subordonnées). Finalement, un ensemble de travaux montrent l’existence de masculinités hybrides qui possèdent une certaine plasticité et complexité, sans pour autant remettre en question les rapports sociaux de genre dans le monde du sport.
En va-t-il de même pour les féminités ?
Oui, même si elles ont été plus rarement étudiées. La « féminité accentuée » ou « hégémonique », en tant que forme culturellement dominante de la féminité, s’accommode des désirs et des intérêts des hommes et, ce faisant, maintient les femmes dans une position de subordination. C’est le cas de la gymnastique rythmique, porteuse d’injonctions autour de l’apparence et de l’esthétique. D’autres pratiques, au contraire, questionnent ce modèle en donnant la possibilité aux filles de s’approprier les traits traditionnellement associés au masculin (force et violence physique, prise de risques). Ces féminités qualifiées de « parias » sont stigmatisées. La féminité alternative se caractérise, quant à elle, par le refus de la subordination des femmes, au moyen d’un effort individuel ou collectif et de la réhabilitation des attributs des féminités stigmatisées (cas du roller derby).
Au final, les masculinités et les féminités sont perpétuellement travaillées par l’âge, la classe sociale, les appartenances raciales ou encore l’orientation sexuelle. Elles s’incorporent au cours de la trajectoire biographique et dépendent donc aussi des socialisations familiales et des institutions sportives. Par exemple, à la Fédération française de foot, les règlements visent à éviter la virilisation des joueuses en séparant filles et garçons à partir d’un certain âge, mais aussi à isoler les adolescentes des adultes, perçues comme une source potentielle de féminités déviantes, notamment du point de vue de la sexualité.
Si la socialisation sportive permet la reproduction du genre, peut-elle aussi la questionner ?
Oui, les expériences sportives peuvent produire des effets ambivalents sur les masculinités et les féminités et occasionner des formes de contestations et de réinterprétations. Les boxeuses par exemple, ne réussissent jamais à se conformer totalement aux stéréotypes de la féminité valorisée par leur fédération, en raison de leur socialisation sexuée inversée. Autrement dit, ce que les jeunes sportif·ves vont revendiquer, imiter, éviter ou encore rejeter en termes de féminité ou de masculinités, dépend de leur position dans l’espace sportif, des capitaux détenus et des dispositions incorporées dans d’autres instances de socialisation diffusant des normes de genre plurielles et parfois contradictoires. Ainsi, si certaines socialisations sportives tendent à reproduire le genre, d’autres peuvent questionner sa légitimité et sa naturalité que l’idéologie sportive dominante tend à justifier.
Que sait-on des différences selon l’origine sociale ?
Ou je veux en venir ? D’abord, les hiérarchies et les violences de genre ne sont pas propres aux classes populaires racisées. Ensuite, si certains jeunes se distinguent en incarnant des modèles de genre alternatifs, inclusifs ou subversifs, ces transgressions volontaires des normes de genre restent un privilège socialement situé. Dans de nombreuses situations sportives, c’est donc souvent le résultat d’un combat de tous les instants, de jeunes dotés de dispositions spécifiques, et rien n’est jamais acquis définitivement puisque les injonctions hétérogenrées pèsent sur l’ensemble des pratiquant·es.
Quels espoirs de transformer les choses à grande échelle ?
Le sport scolaire joue un rôle important dans le développement de la pratique sportive des filles des quartiers populaires urbains. Il constitue aussi un espace protecteur pour les garçons les plus dominés malmenés dans les clubs. Mais parfois, c’est le contexte local qui permet de déplacer les lignes. Un dispositif municipal extérieur au quartier amène, par exemple, les filles et les garçons à pratiquer ensemble et à interagir lorsqu’ils et elles s’éloignent de la cité et de ses normes.
Cependant, la plupart des professionnels reproduisent les inégalités entre les sexes en prônant un traitement égalitaire sans réflexion pédagogique particulière et/ou en naturalisant les différences sexuées. Le rôle des encadrant·es reste donc décisif. Il est nécessaire de les former à la sociologie du genre et des jeunesses, à la problématique de la mixité, de les sensibiliser à la question au cours de leur socialisation familiale, et de leur proposer des contenus pédagogiques permettant de développer une pratique égalitaire susceptible de déconstruire certains stéréotypes sexués.
Entretien réalisé par Claire Pontais
[1] Autrice de « Le sport fait mâle, la fabrique des filles et des garçons dans les cités »



