La pratique sportive limitée des femmes en situation de handicap

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Jean-Pierre Garel

À partir du constat d’une pratique sportive particulièrement limitée des femmes en situation de handicap, Jean Pierre Garel, chercheur spécialiste du handicap, considére ce qui est avancé pour comprendre les limites  auxquelles elles se heurtent et propose une piste susceptible de contribuer à les repousser.

Une pratique sportive doublement limitée

De façon générale, les femmes en situation de handicap (FSH) subissent une double discrimination. C’est le cas dans le domaine du sport. En octobre 2024, l’Observatoire de la jeunesse, du sport, de la vie associative et de l’éducation populaire (Injep), publiait une étude statistique sur la pratique sportive des personnes en situation de handicap. De quoi mesurer l’écart entre la pratique sportive des femmes et celle des hommes. Pour son enquête, l’Injep a retenu l’indicateur GALI afin de circonscrire la population prise en compte à celle qui présente de fortes restrictions d’activité. Quant au périmètre de l’activité sportive choisi, décrit page 34, il ne se limite pas aux activités compétitives et institutionnalisées. Il s’agit plutôt d’activités physiques et sportives (APS).

Alors que dans l’ensemble de la population âgée de 15 à 64 ans 60 % des femmes témoignent d’une activité physique et sportive régulière, contre 71 % des hommes, parmi les personnes en situation de handicap (PSH) les femmes ne sont que 39%, contre 48 % des hommes. S’il s’avère que, pour les PSH comme pour les personnes valides, l’écart entre femmes et hommes est le même (11 points), il n’en demeure pas moins que la pratique sportive est doublement limitée si l’on est une femme et, qui plus est, en situation de handicap. Par ailleurs, avec l’âge les différences entre femmes et hommes en situation de handicap s’accentuent au détriment des femmes : seules 14 % des FSH âgées de 65 ans ou plus ont une pratique régulière d’APS, contre 35 % des hommes en situation de handicap (HSH) et 45 % de l’ensemble des femmes. Enfin, si l’on considère les non-pratiquants et les pratiquants occasionnels en situation de handicap et âgés de 15 à 64 ans, les femmes sont 59 %, contre  41 % pour les hommes.

La pratique sportive est liée au type d’incapacité. Dans le cas de personnes ayant des limitations motrices ou visuelles, l’écart entre hommes et femmes est très marqué, tandis qu’il est plus faible pour les personnes malentendantes. Seulement 14 % des femmes de 15-64 ans présentant des limitations motrices et 30 % de celles ayant des limitations visuelles déclarent pratiquer au moins 10 minutes de sport au cours d’une semaine habituelle, contre respectivement 24 % et 40 % des hommes ayant les mêmes limitations.

Freins à la pratique sportive selon des personnalités du parasport

Parmi les personnes ayant une notoriété et/ou des responsabilités dans le parasport,  entendu comme discipline sportive pratiquée par les personnes en situation de handicap, certaines décrivent des freins qui entravent l’accès à une pratique sportive des FSH. Pour Marie-Amélie Le Fur, présidente du Comité paralympique et sportif français (CPSF), ils sont en partie les mêmes que ceux rencontrés ailleurs : autocensure, sous-dimensionnement de l’offre, problèmes de mobilité et d’accessibilité. Auxquels s’ajoute, pour le sport, le fait d’avoir moins de role models, c’est-à-dire de modèles de référence. Ce dernier point est particulièrement saillant concernant le parasport en raison de sa faible médiatisation, qui touche d’autant plus les femmes qu’elles sont moins nombreuses que les hommes à participer aux grandes compétitions. Ainsi, aux derniers Jeux paralympiques, la délégation française comprenait 82 femmes pour 155 hommes, contre 282 femmes et 289 hommes pour la délégation présente aux JO. Toutefois, les Jeux de Paris ont marqué un progrès en termes de visibilité dans les médias, d’où, sans doute, un accroissement significatif des licenciés dans les fédérations sportives spécialisées, en particulier pour la boccia, suite à la médaille d’or de Aurélie Aubert.

Il est vrai qu’avant ces Jeux des parasportives ont été bien médiatisées, comme M.-A. Le Fur ou la néerlandaise Fleur Jong, citée par Adrien Balduzzi, directeur marketing de la Fédération française handisport (FFH), mais elle cochait toutes les cases, notamment celle d’un «esthétisme global » valorisé par des images flatteuses.

Parmi les difficultés propres aux FSH, M.-A. Le Fur parle des contraintes logistiques, par exemple « ne pas disposer de commodités adaptées lors des épreuves de para ski ». Elle évoque aussi l’intérêt qu’il y aurait à « féminiser l’encadrement », vu comme un levier important  et rassurant pour encourager la pratique. De son côté, William Ybert, coach de rugby-fauteuil, précise que « l’encadrement parasportif c’est aussi accompagner sur les soucis de santé qu’elles rencontrent et cela nécessite une proximité ».

Selon Guislaine Westelynck, présidente de la FFH, une autre difficulté propre à ces sportives tient à ce qu’elles doivent parfois exiber leur corps : « En natation, j’ai connu une fille amputée qui gardait sa serviette nouée jusqu’au bord du bassin avant d’entrer dans l’eau, pour ne rien montrer (…). Un garçon, lui, a moins de réticences à exposer son corps abîmé ».

Par ailleurs, M.-A. Le Fur voit dans les violences sexuelles et sexistes un frein tel qu’il a conduit à un plan comportant trois actions principales : « La mise en place d’une cellule d’écoute et d’accompagnement lors des Jeux paralympiques, un plan de prévention et de sensibilisation pour les éducateurs et les athlètes du mouvement paralympique, ainsi que le développement du “ Règlo’sport “, un outil de verbalisation et de libération de la parole. » La question de ces violences est si vive que des associations se mobilisent pour dénoncer la double discrimination et la surexposition aux violences que subissent les FSH. Selon l’ONU, elles sont trois fois plus susceptibles que les autres de subir des violences. Quant à Marie Patouillet, cycliste médaillée d’or et d’argent aux Jeux paralympiques de Paris, elle parle du sexisme qu’elle a vécu et des propos déplacés tenus par des hommes.

Cette gêne fait écho à celle évoquée, sans rapport avec le handicap, dans la table ronde « Égalité femmes/hommes » lors de la récente Université du sport populaire. À propos d’une pratique de l’escalade, un participant a cité le cas de femmes lassées des remarques à leur égard exprimées par des hommes et qui se sont alors tournées vers une pratique entre elles. Aux difficultés déjà mentionnées, Marie Patouillet ajoute sa confrontation à l’homophobie, qui, comme la transphobie, est massivement présente dans le sport, et elle appelle à mener une lutte intersectionnelle, c’est-à-dire contre les situations de personnes qui subissent simultanément plusieurs formes de domination ou de discrimination.

Le partage parfois mal vécu d’une même activité sportive entre femmes et hommes a notamment des conséquences sur la pratique des sports collectifs. Les FSH étant peu nombreuses à s’y engager, elles sont, selon Adrien Balduzzi, souvent intégrées à des équipes mixtes. Ce qui peut en rebuter certaines. Au-delà d’une réticence parfois due à une attitude malaisante de la part de certains hommes, ce peut être en raison d’une absence de vestiaires séparés, d’un temps de jeu limité et à un poste inhabituel, ou encore, plus généralement, de l’intériorisation par les femmes qu’elles n’ont pas leur place dans certains sports. L’une d’elles, qui s’est lancée il y a longtemps dans le foot-fauteuil électrique, s’en explique : « On a cette image de  » la fille qui joue mal au foot  » (…), alors qu’il n’y a pas de différences physiques car tous les fauteuils sont paramétrés de la même manière ! ». Finalement, observe Adrien Balduzzi, les obstacles cumulés que rencontrent les femmes en situation de handicap se manifestent dans des chiffres : « Environ 65 % des licenciés de la FFH sont des hommes, contre 35 % de femmes. »

Concernant les femmes avec des troubles du développement intellectuel et/ou des troubles psychiques, qui relèvent du sport adapté (et non du handisport, pratiqué par des personnes avec une déficience motrice ou sensorielle), un obstacle à leur pratique, d’après M.-A. Le Fur, tient aux préjugés et stigmatisations qui les touchent tout particulièrement et concourent à leur quasi invisibilité. Elles n’étaient que trois athlètes françaises aux Jeux de Paris, certes comme les hommes, mais c’est bien le signe de la sous-médiatisation habituelle d’une population qui ne correspond pas à l’attente des médias.

Des freins identifiés par l’INJEP

L’étude de l’Injep expose des éléments permettant de saisir les freins à une pratique sportive exprimés par les intéressé.e.s, notamment selon le sexe. Il apparaît que les femmes et les hommes en situation de handicap de 15 à 64 ans partagent quatre mêmes freins principaux : des problèmes de santé, la dureté physique du métier, un coût trop élevé et un manque d’intérêt pour le sport. Mais d’autres freins sont mentionnés à part égale pour leur importance, cités par environ 15 % des femmes et des hommes, tels qu’une offre sportive insatisfaisante de la part des clubs et des associations ou qu’un manque de relations avec qui pratiquer.

Sans être étayés par des données chiffrées, des facteurs limitant la pratique sportive sont évoqués, par exemple l’accessibilité aux lieux de pratique, en termes de transports pour y arriver, ou l’accessibilité du lieu lui-même. En revanche, on ne trouve pas d’éléments précis sur les activités proposées, plus ou moins adaptées, sur la compétence du personnel encadrant et sur bien d’autres facteurs de réussite d’un accueil des personnes handicapées dans des structures sportives non spécialisées. Ces éléments influent pourtant sur le caractère plus ou moins satisfaisant de l’offre sportive. Rien, non plus, sur des facteurs socio-économiques déterminants pour l’inclusivité d’une pratique sportive. Ils permettraient d’éclairer certains résultats de l’enquête. Ainsi, le frein que constitue le coût trop élevé d’une pratique sportive est corrélé aux revenus globalement réduits des PSH.

Au-delà des freins communs aux femmes et aux hommes, certains sont distincts. Il en est ainsi des contraintes familiales : les FSH peu ou pas sportives les relèvent quatre fois plus souvent que les hommes (17 % contre 4 %). Quant à l’offre de pratique sportive signalée comme satisfaisante, elle diffère aussi selon le sexe. Pour les pratiquants réguliers d’APS en situation de handicap et âgés de 15 à 64 ans, les raisons déclarées importantes pour s’y engager sont l’entretien physique (57,6% des femmes vs 50,6% des hommes), l’amélioration de l’apparence physique (45,2% vs 37,3%), l’amélioration des performances (26,1% vs 33,2%%), la compétition (2,9% vs 14,7%) et le risque (3,1% vs 10,3%).

Ces chiffres montrent un écart significatif entre les attentes respectives des femmes et des hommes qui colle à des stéréotypes de la féminité et de la masculinité. Mais elles ne sont  pas immuables, et tous les membres d’une même catégorie séparée de l’autre par le sexe, selon un modèle binaire en fait bousculé, n’ont pas les mêmes attentes qu’il conviendrait de satisfaire a priori. Si elles sont façonnées par des modèles culturels dominants qui tendent à assigner les individus à des caractéristiques essentialisées, elles peuvent varier en fonction des expériences vécues. En l’occurrence, l’enquête montre que les femmes sont plus nombreuses à voir dans leur mauvaise expérience passée un frein important à leur pratique (11 % contre 6 % des hommes).

Deux témoignages d’adultes avec une déficience visuelle illustrent des expériences négatives. Ainsi, Aline, très mal voyante, rapporte des souvenirs de ses cours d’EPS lorsqu’elle était scolarisée en établissement ordinaire : « Cest là un sujet qui me tient particulièrement à cœur et qui ma fait souffrir pendant toutes mes études secondaires (…). Pendant toute cette période jai été contrainte de pratiquer les mêmes activités que mes camarades ». Et de citer, entre autres : « saut en hauteur avec un élastique que je ne voyais pas, jeux collectifs de ballon, qui ressemblaient plutôt à des jeux de massacre… ».

Le second exemple est celui de Stéphanie Riss, qui a perdu la vue à l’âge de 9 ans : « J’ai été exemptée de sport comme on l’est très souvent quand on est handicapée. Et après, pendant 20 ans, je n’ai plus voulu entendre parler de sport. Parce que quand on ne voit plus du tout comme moi, se déplacer, c’est toujours compliqué ». Et puis, grâce à une rencontre marquante, elle s’est mise sur le tard à pratiquer le cyclisme en tandem, jusqu’à parcourir  depuis sept ans près de 18000 km avec sa coéquipière habituelle. Si ces deux exemples ne montrent pas que les femmes ont eu davantage de mauvaises expériences que les hommes, en revanche on y voit une négligence portée aux élèves en situation de handicap qui est susceptible d’obérer leur engagement ultérieur et leur réussite dans une pratique d’activité physique, sportive ou artistique.

Pour contribuer à repousser les limites

Repousser significativement les limites que rencontrent les FSH pour accéder à une pratique sportive impliquerait une approche multidimensionnelle dont on ne retiendra ici qu’une orientation. Elle n’est pas ciblée sur les filles et les femmes, mais, susceptible de bénéficier au plus grand nombre, elle les concerne. Il s’agit de favoriser un engagement précoce dans des activités physiques, sportives et artistiques  inclusives, qui soient source de réussite et de satisfaction pour les intéressé.e.s, sans exclusion.

Pour le sport dans les clubs et les associations, la Norvège donne à réfléchir. Elle a adopté une loi pour la pratique des jeunes et a promulgué une série de directives : avant l’âge de 11 ans, pas d’accent sur le résultat, lors d’un tournoi, pas de classement général ni de remise de médailles, et, avant l’âge de 13 ans, pas de temps de jeu en fonction du niveau sportif.

À l’École, l’inclusivité de l’EPS appelle des conditions particulières, ainsi qu’une attention au jeu de façon à ce qu’il prime sur l’enjeu de la victoire lors d’une activité d’opposition et ne laisse donc pas sur la touche les élèves les moins performant.e.s, ce qui les exclurait du groupe de pairs et du levier d’apprentissage que représente le jeu. L’inclusivité de l’EPS suppose donc une conception de la compétition qui n’élimine personne et permette à toutes et tous d’y trouver des gratifications et matière à progresser, et aussi une conception de la performance suffisamment détachée de la référence à un haut niveau, ainsi que le montre l’exemple de Julie, élève de quatrième. Pour elle, atteinte d’infirmité motrice cérébrale, qui se déplace en fauteuil roulant et mobilise son corps avec précaution, ce fut une performance quand, en escalade, elle est parvenue, avec une aide conséquente, à poser ses pieds sur des prises de la paroi à quelques centimètres du sol. Cet épisode évoqué spontanément par Julie illustre ce qu’elle dit lui plaire avant tout en EPS : les sensations, source d’émotions.

Les émotions vécues en EPS se déclinent sous plusieurs formes, notamment selon qu’elles relèvent de sensations, de la maîtrise d’une technique efficiente, de l’atteinte d’un résultat gratifiant, de la beauté d’un geste ou d’une réalisation de nature artistique, du contact avec la nature, de l’appropriation de savoirs concourant à s’émanciper d’une assignation à l’incapacité, des relations avec les pairs, d’un sentiment de reconnaissance personnelle et d’appartenance collective. L’éprouvé et la recherche de ces émotions fournissent des mobiles d’action. Dès lors qu’elles sont données à vivre et qu’elles répondent à la diversité des individus, elles participent à un engagement durable, au-delà de l’École, dans des activés physiques, sportives et artistiques à la mesure et au goût de chacune et chacun. Cet engagement peut alors être plus largement partagé, profitable aux filles et aux femmes, jusqu’à contribuer à déconstruire des frontières entre elles et les hommes ainsi qu’entre les personnes vivant des situations de handicap et les autres.

Pour aller plus loin, voir le dossier handicap de EPS & Société