Le A de APSA, une invention culturaliste …

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Annick Davisse 1 relate le contexte dans lequel elle a œuvré pour promouvoir le A de APSA pour « artistique ». Elle s’est investie pour que l’enseignement de la danse se développe, encore fallait-il que cette activité fût enseignée pour ce qu’elle est : une activité artistique. 

Article publié dans EPS et culturalisme, Jeux, arts, sports, et développement humain, numéro 20-21 juin 2018 de la revue Contre Pied, chapitre Culture, art et développement humain.

À la lecture de beaucoup d’articles sur l’EPS on pourrait croire que le A de APSA a toujours existé. Or ce fut une invention didactique et professionnelle. Je l’ai portée à la fin des années 90, comme une sorte d’invention de terrain, pour sortir d’une contradiction, dont je crois intéressant de retracer l’histoire.

Avant le concept, le constat d’un manque

Cherchant, depuis le milieu des années 70, comment lutter contre l’inégalité de pratique des femmes dans les APS 2, j’avance l’idée que lutter contre les interdits et les discriminations qu’elles subissent dans le sport, bastion masculin, ne suffit pas. Il faut aussi créer les conditions d’une offre mieux diversifiée, prenant en compte des activités historiquement investies par les femmes et j’ajoute, à propos de la danse que le « désir de danser » existe aussi chez les garçons.

En 1991, dans la première version de Sport école société, la part des femmes, souhaitant comprendre, pour l’EPS, les rapports différenciés selon le sexe aux activités physiques et à leur histoire, je souligne l’importance de la danse (des danses) pour une formation culturelle des élèves, mais je n’avance pas encore le concept d’APSA, pas plus que dans les textes du groupe d’innovation de Créteil qui portent toutefois, sous le titre «  Choix des APS et Mixité » cette réflexion : « Le cas le plus important à traiter semble pourtant celui de la danse. Il faut en effet noter que la mixité a “tiré” les filles du côté du sport, bien plus rarement les garçons du côté de la danse. Est-ce normal ? Ne prive-t-on pas les élèves d’une composante culturelle ? Et si c’est trop difficile en mixité, faut-il pour autant en priver les filles ?

C’est donc en 1998, dans la seconde édition Sport, école, société, la différence des sexes, que sous le titre « Plaidoyer pour les APA, je raconte que « C’est à la fois pour valoriser [l’investissement des filles] et pour sortir d’une juxtaposition ambigüe entre APS et APEX, que j’ai proposé au groupe technique disciplinaire de l’EPS l’adoption du terme “activités physiques sportives et artistiques” (APSA). » 

Je ne doutais évidemment pas de l’accord du SNEP, qui, dans ses publications professionnelles, apportait de longue date à la danse toute l’attention qu’elle méritait pour nos enseignements ; je m’appuyais par ailleurs sur une mise au point très intéressante de Claude Pujade Renaud dans un article de la revue EPS de l’hiver 84/85. Elle y déclarait : « Expression corporelle pouvait véhiculer toutes sortes d’ambiguïtés (…) moi j’aurais envie qu’on ne parle plus d’expression corporelle ».

Dans une logique culturaliste

Reconnaissons au passage que dans l’histoire des pratiques enseignantes, le surgissement du concept d’APEX avait quand même permis à des profs (femmes essentiellement) de revendiquer une légitimité de leur pratique, mais son défaut, pour moi, était de ne pas se référer pas à une pratique culturelle historique.

Eut-il alors été plus clair de parler de danse, ou plutôt de danses pour dire aussi leur diversité ? Non, parce qu’il importait de souligner la démarche d’ouverture, avec l’ajout de l’artistique à la référence qui historiquement lia l’EPS aux sports. D’ailleurs, en cette fin des années 90, certains tentèrent de tordre la référence aux activités artistiques en la récupérant pour relativiser, voire disqualifier, cette référence de l’EPS aux activités sportives. L’invention du concept d’APSA, disait exactement l’inverse : ouvrir le champ des références culturelles et non le restreindre.

Une mise en œuvre des APA contournant la danse ? 

L’ouverture aux APA a globalement fonctionné (je ne suis plus d’assez près des programmations réelles pour en dire les proportions) mais à la lecture des publications professionnelles, il me semble que, avec leur ingéniosité professionnelle 3, les enseignant·es d’EPS qui ont empli le A ont choisi de se référer au cirque plus qu’à la danse ?

Que faut-il en penser ?

D’abord, de mon point de vue, que la danse reste un engagement périlleux, qui continue à poser problème à ces enseignant·es, femmes et hommes dont l’engagement vers le métier venait de la pratique des activités sportives.

On peut ici incriminer l’insuffisance des formations en danse, car le temps qu’il faut pour entrer dans ces activités met en jeu tout autre chose que de l’entraînement physique. La mixité mal équilibrée des filières STAPS ne facilite pas non plus ces approfondissements. 

Personnellement, si, partie du constat de l’échec des filles, j’ai contribué à élargir l’éventail des références culturelles, ce ne fut pas pour (ré) inventer une EPS des filles ni, a fortiori, leur réserver la danse. Ajoutons que sont, ici aussi, mal prises en compte les diversités historiques et contemporaines des pratiques sociales : pourquoi les derviches, les chefs de guerre ou … Louis XIV ont-ils (et justement ils !) dansé ? Pourquoi le hip-hop ou le break nous ont-ils si longtemps laissé indifférent·es ?

Plus au fond, si APA il faut à l’école, est-il certain que la réponse se trouve du côté des profs d’EPS ?

Évoquer tant de questions confirme à la fois l’ampleur de l’interrogation du SNEP dans son manifeste, sur « ce que l’EPS retient »  pour référence et la conviction que les éléments de réponse ne peuvent advenir sans la mise en commun d‘expériences professionnelles.

Article publié dans EPS et culturalisme, Jeux, arts, sports, et développement humain, numéro 20-21 juin 2018 de la revue Contre Pied, chapitre Culture, art et développement humain.

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