Le sport n’est pas un art et les sportifs ne sont pas des artistes, mais…

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Sylvaine Duboz, Jean-Pierre Lepoix, copilotes du chapitre art du livre sur l’EPS et culturalisme, explicitent les spécificités de l’art et celles du sport. Élucider ce pourquoi l’être humain a inventé l’art et le sport démontre leur identité propre à chacun. Partir donc du « pourquoi » évite de se laisser prendre par les hybridations qui existent sans aucun doute dans les pratiques quotidiennes (« le comment »). Pas de hiérarchisation, mais éloge de leur culture propre à chacun pour en faire vivre une authentique expérience en EPS à nos élèves.

Article publié dans EPS et culturalisme, Jeux, arts, sports, et développement humain, numéro 20-21 juin 2018 de la revue Contre Pied, chapitre Culture, art et développement humain.

Le sport est-il un art ?

Le vocabulaire mêle indifféremment art et sport et il est assez courant de comparer les sportifs à des artistes : on parle de la boxe comme du noble art, on dit d’un footballeur expert que c’est un artiste… Le sport a été et est encore l’objet d’œuvres d’art en littérature (Echenoz, M. Aimé, R. Vailland, F. Bégaudeau…etc.), en peinture (N. de Staël, F. Léger, R. Combas, V. Spahn), danse (M. Merzouki, B. Landrille, N. Bommer), théâtre (J. Gamblin), ou bien le sport sollicite les arts : les compétitions sont l’occasion d’expositions artistiques dès leur création avec P. de Coubertin, les JO de Grenoble ont fait appel à Découflé pour leur cérémonie d’ouverture. Les équipements sportifs par leur architecture flirtent avec l’art : la piscine Molitor à Paris et celle de Roubaix, transformée en musée, les stades démontrant des prouesses techniques pour combiner légèreté et grand nombre de places.

Les lieux eux-mêmes s’indifférencient depuis longtemps déjà : pour des raisons financières et pour accueillir toujours plus de public, les concerts se font dans les stades, pour sortir les pratiques artistiques des lieux institutionnels, le théâtre, la danse, la musique quittent la scène des théâtres pour occuper la rue, les espaces du quotidien, le graff, la photographie investissent les murs des villes, pour s’éloigner des pratiques traditionnelles,  le cirque quitte le chapiteau.

L’analogie entre sport et art est-elle pertinente ?

L’usage courant du terme art dépasse les pratiques sportives ou artistiques pour qualifier toute pratique ou toute réalisation jugée efficace, performante, harmonieuse. 

Si donc les sportifs sont volontiers qualifiés d’artistes sans doute est-ce d’abord lié au statut d’exception qu’on leur prête : ils et elles incarnent, du moins pour les meilleur·es d’entre eux et d’entre elles, l’excellence ici corporelle. 

Les pratiques ou créations humaines ainsi jugées belles se voient attribuées une valeur esthétique. Les grandes rencontres sportives sont des moments d’expérience et de sentiment du Beau. « Vert flamboyant de la pelouse éclairée par les projecteurs, couleurs des maillots, beauté des gestes, couleur des gradins… 1. Le match est une expérience esthétique, une symphonie polychrome et gestuelle. « Il n’y a pas que dans les musées que la question du bel objet est posée, elle se pose en permanence 2

L’hybridation des pratiques

Comme ce fut le cas à toutes les époques, les arts évoluent par la recherche de dépassement des codes et normes dans lesquelles ils se sont inscrits historiquement et tendent à faire disparaître de plus en plus les limites entre eux. Si danse, musique et arts plastiques ont toujours été liés, l’entremêlement concerne aujourd’hui tous les arts : danse, cirque, théâtre, poésie, arts plastiques, photographie, vidéo, technologies nouvelles, virtuel…etc. Le mouvement d’hybridation des pratiques artistiques en vue d’un spectacle total conduit même à ce que les directeurs et directrices de salle de spectacle décident de classer tel ou tel spectacle dans un registre donné afin de faire comprendre au public ce dont il s’agit. 

Pour ce qui le concerne, le sport quitte aussi les stades ou les gymnases pour occuper à son tour la rue et cherche l’aménagement de tous les espaces qu’ils soient urbains ou plus ruraux, en montagne ou en mer, pour donner lieu à une floraison de pratiques tendant peu à peu à s’institutionnaliser. Il se caractérise par une évolution constante de ses règles du fait des athlètes eux-mêmes qui jouent en permanence avec leur limite pour être toujours plus performant·es. La dimension esthétique tend à prendre une dimension nouvelle à la fois dans le soin vestimentaire pris par les athlètes soumis·es aux pressions des équipementiers, et dans la sophistication technologique des lieux et du matériel.

Au nom du spectacle qui emplit tout l’espace, qui affecte progressivement toutes les activités humaines, où il s’agit de se donner en spectacle, on pourrait, si l’on n’y prenait garde, confondre tout, finalités, buts et contextes. 

Là encore la dimension spectaculaire est omniprésente, d’autant qu’ici la recherche de la performance, de l’exploit, du record en sont les ressors.

Quelles que soient les formes et les pratiques, l’entrainement technique est omniprésent, l’exploit, la perfection, la surprise tendent à s’imposer pour produire de l’extraordinaire. 

Pour L. Lestrelin, 3 le rapprochement entre sport et art est intéressé sur le plan économique, en particulier depuis les années 90. L’analogie selon lui a été mobilisée au moment de l’intrusion du droit communautaire dans le monde du sport. « À l’image du monde de la culture, bénéficiant de certaines exemptions fiscales et d’un système d’aides spécifique, les dirigeants sportifs ont ainsi brandi l’idée d’un statut d’exception ».

Au nom du spectacle qui emplit tout l’espace, qui affecte progressivement toutes les activités humaines, où il s’agit de se donner en spectacle, on pourrait, si l’on n’y prenait garde, confondre tout, finalités, buts et contextes. 

L’art et le sport ne peuvent se confondre

Suspense, compétition en sport

Pour autant, qu’on ne s’y trompe pas, il n’y a pas de confusion entre art et sport. 

« Le sport n’est pas un art premièrement parce que l’art n’est pas d’abord organisé autour du suspens » 4 Le ressort du sport est la tension compétitive dans laquelle le suspense est fondamental. Le sport est organisé par l’incertitude. Et même si l’incertitude est toujours présente dans les arts vivants à travers l’interprétation qui ne saurait être figée, elle n’organise pas l’art d’une manière générale. Seules les performances pourraient éventuellement y faire appel.

Selon P. Danino, se dégage du sport « l’idée de “compétition réglée“, tant au sens de ce qui se déroule selon un ordre que de ce qui est soumis à une réglementation. Or, de fait, cette dimension de compétition propre au sport, avec ses attendus codifiés auxquels veillent joueurs et arbitres, ne saurait concerner les arts corporels. Nous avons affaire à deux pratiques dont la finalité est différente ».

Il suffit d’interroger les athlètes et les artistes eux-mêmes. En sport on vise une performance à réaliser, pour dépasser la mesure, l’autre ou soi-même. « Dans le sport, c’est la quantité, la mesure qui fait le résultat. »5 En art la performance existe mais n’en est pas l’objet, elle est au service d’un projet qui la dépasse même si elle peut éventuellement produire un effet sur le spectateur/trice. Pietragalla et Derouault, chorégraphes, à propos de leur spectacle Marco Polo présenté aux JO de Pékin confirment : « La danse, c’est le corps en expression. Les JO, c’est le corps en compétition. »

« La danse, c’est le corps en expression. Les JO, c’est le corps en compétition. »

P. Danino poursuit : « en sport, il s’agit donc de “gagner“. Non pas gagner le public, mais l’emporter sur l’autre. Comparaisons et classements ont pour fin dans les sports, non dans les arts corporels, d’établir des vainqueur». 

La création : spécificité de l’art

La question de la création est un point de distinction supplémentaire. Il y a bien sûr de l’invention dans le sport. Mais la création est inhérente à l’art : pas de création, pas d’œuvre, pas de spectateur, pas de spectatrice. L’artiste se donne lui-même ou elle-même ses contraintes et ses règles. « C’est dans le temps long que se bâtissent les créations sportives alors que la création, en art, est un point de départ et non d’arrivée ». 6.

Art et sport ne se confondent pas

Ce qui pousse l’être humain à pratiquer l’une ou l’autre de ces activités (ou les deux) est profondément différent : dans un cas repousser ses limites, gagner, dans l’autre livrer sa vision subjective du monde. La compréhension de cette différence est fondamentale pour les enseignant·es d’EPS qui, dans leur grande majorité connaissent le sport en tant que pratiquant·es mais méconnaissent davantage les activités artistiques. 

P. Yonnet conclut : « Sport et art sont deux pratiques tout à fait différentes. Le sport est lourd de significations, mais ses significations ne sont pas d’ordre artistique. » 

Enfin, en sport, il peut y avoir ou non des spectateurs ou spectatrices et la pratique peut se dérouler sans dommage, en art les spectateurs ou spectatrices sont indispensables sans quoi l’œuvre n’a ni sens ni existence. Dans un cas la dimension esthétique est la conséquence de la production de la performance mais n’en est pas le but, dans l’autre la création de l’œuvre implique une intention, une lecture du réel indispensables et proposées au spectateur/trice. Dans un cas une erreur conduit quasi toujours à une moins bonne performance et est souvent sanctionnée, dans l’autre elle n’existe pas en tant que telle et peut même être source de création. 
Or l’enjeu est bien de faire vivre aux jeunes dont nous avons la charge à l’École, la singularité de chacune de ces expériences. L’enjeu est de ne pas les tromper, le sens de l’activité qu’ils/elles y déploient doit être clair. Car dans les deux, sport et art, il s’agit bien d’une expérience profondément humaine comme le dit si bien Julien Derouault, chorégraphe et danseur : « Ce n’est pas le fait d’aller plus vite ou de sauter plus haut que son voisin qui nous motive, c’est d’être le plus humain possible. Et moi qui suis un passionné de sport, je vois que cette notion humaine y transpire ».

Article publié dans EPS et culturalisme, Jeux, arts, sports, et développement humain, numéro 20-21 juin 2018 de la revue Contre Pied, chapitre Culture, art et développement humain.

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  1. M. Pastoureau. 1990. Les couleurs du stade. Revue Vingtième siècle »[]
  2. V. Nahoum-Grappe. 2004. Le jugement de qualité. Le goût des belles choses. La Maison des sciences de l’homme. »[]
  3. Invitation à la sociologie du sport : le blog de L. Lestrelin.[]
  4. P. Yonnet. 2010. Système des sports. Bibliothèque des Sciences humaines. Gallimard.[]
  5. P. Yonnet. Ibid.[]
  6. P. Danino. Ibid[]