Intensité de l’engagement et condition physique : comment dépasser les ressentis spontanés des élèves ?

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Professeur·es d’EPS en lycée, Eric Donate et Valériane Galan, constatent une différence entre l’intensité d’engagement perçue par les élèves, et leur intensité d’engagement réelle. Iels proposent des repères concrets, en musculation, demi-fond, sports co, identifiables in situ par les élèves, les partenaires d’entraînement, permettant des apprentissages ambitieux et le développement de la condition physique, et l’émancipation des sensations construites, ou non construites en dehors de l’Ecole.

Cet article est extrait du ContrePied HS n°35 Condition physique dans la rubrique « Petits riens qui changent tout »


Lors de nos interventions, de nombreux collègues d’EPS partagent leurs difficultés à évaluer avec précision l’engagement physique réel des élèves, ou à leur faire accepter un décalage entre l’intensité perçue par l’enseignant∙e, et l’intensité réalisée puis témoignée verbalement. Or, il s’agit à d’un enjeu pédagogique central : identifier l’intensité d’engagement afin de garantir des apprentissages significatifs en sécurité, doublé d’un enjeu éducatif et politique majeur : émanciper nos élèves de leur rapport aux pratiques sportives, de leur corporéité, et donc des sensations qui y sont associées, souvent socio-culturellement construites.

Voici quelques repères concrets pour mieux évaluer l’engagement physique des élèves en vue d’un suivi pédagogique plus précis et adapté.

Intensité subjective et intensité objective

Le ressenti, la perception de l’effort, mesurent une intensité subjective de pénibilité éprouvée par les élèves. Elle dépend de multiples facteurs (état psychologique, tolérance à la douleur, forme du jour…). Elle est très liée à leur niveau de sportivité, souvent déterminé par la pratique sportive hors école, qui les amène à construire des répertoires de ressentis d’efforts plus ou moins vastes : quand certain·es produisent hors école toute la palette d’intensités d’effort et donc affinent toute la palette de sensations qui y sont associées, d’autres, sédentaires, restent à des intensités proches de celles de la vie quotidienne, et donc expérimentent des sensations peu diverses. Ces inégalités, source d’hétérogénéité, pilotent l’intensité de l’engagement de nos élèves en EPS. Ainsi, lorsque nous leur demandons un effort intense, le risque est de voir nos élèves les moins sportifs freiner voire stopper l’effort du fait de ressentis nouveaux identifiés comme désagréables. Il s’installe un décalage entre l’intensité subjective, perçue et produite par les élèves (celle socio culturellement construite qu’ils pensent réaliser et verbalisent, qu’ils identifient le plus souvent comme maximale), et l’intensité objective, ou réelle (celle qu’ils produisent effectivement, comprenons le pourcentage de l’effort maximal qu’ils sont réellement en train de produire). Il est donc nécessaire de prélever des indicateurs d’efforts pour piloter l’intensité déployée par les élèves, et leur permettre de réellement s’éprouver en EPS en vue d’articuler progressivement intensité subjective et objective.

Limites du pilotage par les sensations

L’exemple du test VMA

Dans des exercices sollicitant la puissance aérobie comme un test de Vitesse Maximale Aérobie (VMA) ou des exercices intermittents, s’appuyer exclusivement sur le ressenti des l’élèves constitue une erreur pédagogique potentielle.

Pour des élèves peu sportifs confrontés pour la première fois à un test VMA, leurs sensations respiratoires nouvelles seront désagréables, et ils pourraient percevoir une pénibilité élevée, les poussant à s’arrêter prématurément. Ce ressenti est-il une preuve d’un engagement maximal ? N’auraient-ils pas, indépendamment de leurs ressentis, la capacité de poursuivre leur course ?

Considérer ce ressenti subjectif comme unique indicateur de l’engagement peut fausser la réalité et enfermer les élèves dans des registres de sensations hétérogènes construits hors l’école. Ce ressenti personnel, isolé, reste artificiel, et ne permet pas de connaitre leur niveau d’engagement réel. Nous proposons de recourir à des repères concrets, communs et indépendants du niveau de sportivité des élèves, pour les accompagner dans l’ajustement de leurs sensations tout en les aidant à affiner leur perception de l’effort.

Les postures de récupération : un révélateur de l’intensité d’effort des élèves

En demi-fond, ou dans les sports collectifs, des indices peuvent être observés lors des phases de récupération. Selon l’intensité de l’exercice, la manière dont l’élève reprend son souffle et se positionne pour récupérer, donne des informations sur son niveau d’engagement physique :

Allongé·e ou assise·e au sol : l’élève est dans l’incapacité de rester sur ses jambes, a besoin de relâcher ses muscles. Son engagement est proche du maximum (FcMax). Attention toutefois : les sensations désagréables générées par l’exercice intense peuvent inciter certain·es à s’asseoir ou à s’allonger sans que cela ne soit lié à une intensité maximale de travail.

– Debout, mains sur les genoux, concentré sur la reprise du souffle (position du « gardien de but »), ou encore « mains croisées derrière la tête ou en appui sur les hanches » : ces postures libèrent la cage thoracique et relâchent certains muscles pour optimiser la reprise ventilatoire. Une étude coréenne de 2017 a démontré que la position du « gardien de but » favorise la ventilation pulmonaire suite à un effort d’intensité quasi maximale. La réserve d’intensité est faible, si l’effort est maintenu à cette intensité, il sera bientôt arrêté.

Debout, mains sur les hanches, en marchant bavardant ou autres : l’élève est capable de marcher, de parler sans contrainte apparente et est modérément engagé. La réserve d’intensité est grande, l’effort peut être maintenu, et pour des efforts pensés pour être intenses, il faut augmenter l’intensité de travail.

Ces repères concrets permettent d’évaluer l’intensité réelle d’engagement et d’ajuster les exigences de l’exercice. Croiser les ressentis subjectifs de l’élève avec ces indicateurs concrets et observables d’effort, permet à l’enseignant·e d’affiner la perception de l’effort de ses élèves et garantir une intensité de travail adéquate.

Les signes de dégradation en musculation : des indicateurs objectifs de l’engagement réel de l’élève

Dans les programmes, le champ d’apprentissage 5 (CA5) met en avant le pilotage par les sensations. En musculation, des élèves réalisent des exercices avec une exécution apparemment parfaite, enchaînant les séries sans difficulté. Ils et elles peuvent pourtant verbaliser un engagement maximal. Or, si l’élève travaille à une charge optimale, quelle que soit l’intensité recherchée, des signes de dégradation devraient apparaitre en fin d’exercice. Des repères précis liés à la technique de déplacement de la charge permettent à l’enseignant·e ou un·e autre élève de vérifier la concordance entre sensations perçues et engagement physique réel.

Ces indicateurs de charge optimale renvoient à deux grandes catégories :

– les repères liées au trajet de la charge : vitesse, amplitude, et symétrie du mouvement.

– les repères liées à la posture : apparition de compensations pour maintenir l’effort.

Ces repères, quel que soit le niveau du ou de la pratiquante, permettent de valider ou non l’intensité (charge en kg) de l’exercice, indépendamment du registre de sensation exprimé par l’élève. Ils sont identifiables par l’élève pratiquant·e, par l’élève partenaire d’entraînement, ainsi que par l’enseignant·e. Leur interprétation exige de la prudence. Si ces signes de dégradation apparaissent au début de l’exercice, ils témoignent d’une charge trop lourde, ou d’un un manque de maitrise technique chez un·e débutant·e et imposent un arrêt de l’exercice pour éviter les risques de blessure. En revanche, si la posture et le mouvement sont corrects au début de l’exercice mais que ces indices surviennent sur les dernières répétitions, la charge est probablement optimale, témoignant d’une intensité d’exercice favorable aux adaptations centrales et périphériques nécessaires à l’atteinte de l’objectif visé, sous réserve d’une quantité de pratique optimale elle aussi.

Pour une redéfinition du pilotage de l’intensité en EPS

Nous pensons qu’il est nécessaire de dépasser l’intensité subjective perçue et verbalisée par les élèves, en vue de leur permettre d’accéder à l’intensité réellement fournie en identifiant (par eux-mêmes, leur partenaire d’entraînement, et l’enseignant·e) des repères concrets d’efforts, liés à des positions de récupération ou encore à des repères techniques.

Ces repères élargissent les possibilités d’actions de nos élèves. Ils permettent, par l’atteinte des intensités calibrées par l’enseignant·e, des apprentissages ambitieux, un développement de la condition physique, ainsi qu’une émancipation des sensations construites, ou non construites hors de l’école. ♦

« Prélever des indicateurs d’efforts pour piloter l’intensité déployée par les élèves, pour leur permettre de réellement s’éprouver en EPS en vue d’articuler progressivement intensité subjective et objective. »

Eric Donate (LP Villeurbanne) et Valériane Galan (Lycée polyvalent, Dijon),