Opération Cousteau : apprendre à nager à la piscine en 6è pour être capable de randonner en mer

Temps de lecture : 10 mn.

Confronté aux problèmes professionnels habituels dans l’enseignement de la natation, Jérôme Guinot, professeur dans un collège des Côtes d’Armor, expérimente une nouvelle démarche avec ses élèves pour que ceux-ci vivent une véritable « tranche de vie culturelle » de plongée sous-marine qui allie natation de performance et sauvetage. 

Lors des cycles de natation, j’étais confronté à des problèmes récurrents : une grande hétérogénéité, de l’appréhension chez les débutants, des élèves qui « touchent du mur » sans réelle motivation, une grande difficulté à les faire travailler en autonomie et à repérer les progrès. 

Par ailleurs je constatais, à regret, que l’élève en natation est souvent seul face à ses problèmes alors que dans beaucoup d’autres APSA l’apprentissage se fait avec les autres. 

J’étais également insatisfait de mon rôle : l’impression d’être partout (donc nulle part), de ne pas aider suffisamment, de manquer de temps, de ne pas réussir à ce que tous et toutes s’engagent et donnent le meilleur d’eux-mêmes. 

« L’opération Cousteau » est un dispositif qui tente de remédier à tous ces problèmes.

En échangeant avec des collègues et en m’appuyant sur mon vécu de plongeur, l’idée m’est venue de créer un univers symbolique dans lequel l’élève se libère de la gravité pour se sentir plus libre. 

Il s’agit de prendre en compte deux aspects essentiels :

  • L’hétérogénéité des niveaux : de l’élève non nageur, parfois terrorisé, jusqu’à l’élève nageur de club dont la nage reste souvent encore perfectible.
  • L’hétérogénéité du rapport à l’apprentissage : des élèves qui appliquent facilement les consignes à ceux qui sont vite perdus ou ne pensent qu’à s’amuser. De ceux qui s’investissent à 100% à ceux qui s’arrêtent au moindre effort. De ceux qui se posent des questions sur ce qu’ils font à ceux qui nagent sans but ou ont beaucoup de mal à identifier ce qu’il faut faire ou ressentir… 

Et ainsi créer un dispositif :

  • Qui engage tous les élèves, y compris les inaptes, dans une épreuve qui a du sens, donne du plaisir, et qui facilite l’acquisition de techniques et le travail en autonomie ;
  • Qui me libère du temps pour intervenir, réguler, mesurer les progrès, enquêter sur l’activité réelle de mes élèves (ce qu’ils et elles vivent, comprennent et ressentent) ;
  • Qui confronte l’élève à des apprentissages réinvestissables hors de l’école : pour mes élèves, un stage en randonnée palmée clôture le cycle en lien avec l’enjeu de préservation de l’environnement.

L’épreuve choisie : un scénario qui engage

Je dis à mes élèves : « Vous allez vivre “l’opération Cousteau”, une aventure de plongée dont vous êtes les héros ». 

 Il s’agit de réaliser successivement, en temps contraint, et sans reprise d’appui les épreuves suivantes : un saut du rocher, une pêche en mer, un déplacement sur 20 mètres en « dos sécuritaire », un appel à l’aide, un surplace 20 secondes immobile, avant de rejoindre le zodiac en crawl le plus vite possible. 

Le dispositif est stable pendant les 10 leçons. Les élèves vivent l’épreuve en continu dès que possible.

Les élèves ont tous le même but du jeu, quel que soit leur niveau de départ. Ils et elles ont le droit à du matériel (palmes, frites…) qui fait partie intégrante de la performance. 

Les palmes, un élément fondamental du dispositif :

– Elles ont un aspect ludique et motivant et jouent le rôle « d’amplificateur d’expérience » en permettant aux élèves de vivre la vitesse même débutant-e-s. 

– Elles sont un « catalyseur des transformations » : elles accentuent les défauts et permettent d’améliorer les battements. Elles favorisent la glisse et aident à se focaliser sur d’autres éléments que les jambes. Elles sont parfois une contrainte qu’il faut apprendre à surmonter notamment lorsqu’il faut s’immerger.

L’épreuve se subdivise concrètement en 4 ateliers qui posent chacun un problème différent, avec 3 niveaux de réalisation. 

épreuve 1. Saut du rocher avec palmes pour tout le monde. 

Aide du « guide de palanquée ».

But du jeu :entrer dans l’eau en protégeant son matériel, se laisser remonter de manière passive. 

3 niveaux  : assis, droit, bascule arrière.

Le guide de palanquée : aide le camarade à monter sur le muret, donne le signal de départ puis rentre dans l’eau assis sur le bord du bassin. Son rôle est de surveiller, aider, évaluer. 

Contenus (à visée sécuritaire) : 

Saut droit : utilisé en plongée pour sauter d’un bateau ou d’un ponton.

Une main à la hanche, l’autre tient les lunettes (plus tard, le masque et le tuba). Faire un grand pas en avant, « le regard placé au large », en restant bien droit. Cette entrée, apparemment simple, nécessite une vraie maîtrise de soi. 

Bascule arrière : utilisée sur les zodiacs, les élèves la réalisent accroupis (plus tard, assis). 

Monter sur le bord avec l’aide du guide, mettre les talons dans le vide, se mettre en boule (les bras entourent les genoux) puis se laisser tomber en arrière et vivre la remontée passive.

épreuve 2. Pêche en mer en binôme

But du jeu : s’immerger de plus en plus profondément et de mieux en mieux.

3 niveaux : échelle, phoque, plongeon canard.

Contenus (de plongée) : 

Descendre au fond à plat ventre en effectuant une expiration complète (avec ou sans l’échelle).

Le phoque : pour réussir, il faut palmer fort à la verticale pour sortir le corps de l’eau, et ensuite se laisser descendre bras aux oreilles en expiration forcée, les pieds restant vers le bas. Sortir de l’eau avec un « saut dauphin » (« comme une fusée »).

Le plongeon canard : Il permet de descendre rapidement au fond sans effort. 

Se déplacer à l’horizontale, bras aux oreilles, puis casser rapidement le buste et la tête vers le bas, en appuyant sur les bras. Relever les jambes à la verticale et se laisser glisser sans palmer. Remonter en surveillant d’éventuels dangers en surface.

Durant les exercices d’immersion, le « guide » suit le plongeur pour assurer sa sécurité, valider le niveau tenté et fournir d’éventuels conseils.

épreuve 3. Se sécuriser sur le dos, appeler à l’aide et rester lucide.

But du jeu : se laisser glisser 20 mètres en « dos sécuritaire ». Alerter le zodiac avec le bras, puis rester immobile 20 secondes. Il s’agit de récupérer avant un effort très couteux sur le plan énergétique.

3 niveaux : palmes+ frites, palmes, sans matériel 

Contenus 

« Dos sécuritaire » : départ bras aux oreilles mains orientées vers l’extérieur, tirer/pousser sur ses bras jusqu’aux cuisses, puis les remonter sans sortir les mains de l’eau. C’est une « technique sécuritaire » fondamentale qui est utilisée par les apnéistes pour remonter en surface.

Au départ, certains élèves ne s’allongent qu’avec la frite et la plupart ne se servent pas des bras. Petit à petit, ils et elles apprennent à s’allonger en plaçant leur regard et en mettant les oreilles dans l’eau. 

Appel à l’aide : sur place, à la verticale, le bras sort 3 fois de l’eau. L’élève apprend à utiliser le bras et la jambe libre pour se maintenir en surface. à cette étape, je ne travaille pas le rétropédalage (niveau plus complexe, voir « l’opération Jacques Mayol »).

Rester sur place 20 secondes : rester immobile sur le dos, les oreilles dans l’eau avec un maximum de surface corporelle immergée (« comme un apnéiste avant son effort »).

épreuve 4. Nager vite pour rejoindre le zodiac

But du jeu : nager en crawl le plus loin possible en 10 secondes. (chrono via l’horloge murale ou les inaptes).

3 niveaux : l’élève choisit de prendre ou non des palmes (1) ou pas, s’il se sert du mur et fait une coulée ventrale (2) ou sans le mur (3) ; l’élève pose juste la main à plat, les jambes ne touchent pas le mur.

Contenus prioritaires en crawl 

Bronze : s’allonger tête dans l’eau et avoir un battement efficace. Les sensations agréables de vitesse aident les débutants qui multiplient les répétitions. 

Argent : optimiser la coulée ventrale et maintenir son horizontalité le plus possible en adoptant une respiration aquatique rythmée (expiration forcée, inspiration brève). Au départ, les élèves se redressent et freinent dès leur première inspiration. 

Or : adopter une respiration sur le côté synchronisée avec les mouvements propulsifs : allonger le trajet moteur, accélération du mouvement… (tester différentes façons de faire : doigts fermés/ouverts, trajets à plat / en S…), retour aérien rapide du bras.

Faire vivre le dispositif 

Les leçons durent 50 minutes. En deçà, il est difficile de tout faire. Le binôme est la forme de groupement privilégiée. Il motive les élèves qui effectuent plus de répétitions qu’à l’accoutumée. Ils sont plus à l’écoute de l’autre et s’entraident. Cela renforce ma conviction de promouvoir un enseignement collaboratif, d’« une EPS ou l’on n’est jamais seul -e». Je gère les changements de binôme en fonction des situations travaillées.

Les inaptes sont intégrés aux leçons et jouent un vrai rôle (observation, surveillance, conseils, starter). Ils aident à apprendre et sont pressés de revenir nager vu le plaisir visible de leurs camarades dans l’épreuve ! 

1ère étape : comprendre l’enjeu, l’organisation et les rôles

La première leçon : « Vous allez vivre “l’opération Cousteau”… (yeux des élèves écarquillés !). Chacun va faire ce qu’il peut et tenter d’atteindre son plus haut niveau possible, pour devenir plongeur-se en bronze, en argent ou en or. » Je ne détaille pas la situation pour le moment. J’ajoute : « Il faudra aussi apprendre à être un bon “guide de palanquée” pour aider ses camarades ». 

Travailler sur ses sensations, se laisser porter par l’eau
(en petit bain puis plus en profondeur).

« Un plongeur doit être à l’aise sur et sous l’eau, le plus détendu possible. Nous irons 10 minutes à chaque début de leçon pour ne faire qu’un avec l’eau ». Cette phase est primordiale pour moi. Je propose des exercices qui nécessitent une centration sur leurs sensations et la maîtrise de certains principes. 

« En échangeant avec des collègues et en m’appuyant sur mon vécu de  plongeur, l’idée m’est venue de créer  un univers symbolique dans lequel l’élève se libère de la gravité pour se sentir plus libre. »

Exemples : s’immerger pour récupérer des objets, l’étoile de mer, l’ATR, se maintenir « en boule » à la surface puis en profondeur, faire la planche de surf sur le dos et le ventre pour sentir que l’eau me porte (allongé pieds serrés, pointes de pied tendues, mains l’une sur l’autre). Mon binôme peut m’aider, me déplacer par les mains ou les chevilles, puis je flotte et me propulse seul (battements, tirade de bras).

Travail de la coulée ventrale/dorsale par 2 : l’eau me porte et je peux glisser sans effort (travail en largeur, possibilité d’avoir pied pour les non nageurs) : construire le gainage, ressentir la glisse, aller le plus loin possible. Faire des concours sans et avec les bras (tirer sur les bras jusqu’aux cuisses et se laisser glisser). Ceci est travaillé longtemps pour stabiliser les acquis. 

La nage en binôme (situation clé) : nager à deux, avec ou sans matériel (côte à côte ou suiveur/suivi). On se déplace sur le ventre dans un couloir puis on change de couloir pour nager sur le dos. Les élèves jouent sur les variables que je leur fournis (bras devant/aux cuisses, bras simultanés ou alternés, respiration devant ou sur le côté…), avec palmes puis sans. 

En leçon 2, j’aborde les immersions. J’utilise la situation clé, « Le plongeur et son guide ».

En leçon 3, « le zodiac », avec la situation « le nageur et son coach ». (situation-clé)

La stabilité du dispositif est extrêmement importante pour que les élèves se repèrent (but du jeu, critères de réussite, ce qu’il y a à apprendre) et soient autonomes. Les 3 situations-clés reviennent à chaque leçon.

2e étape : pilotage des apprentissages

Vers la 5e leçon, les élèves connaissent l’ensemble (4 ateliers et 3 niveaux par atelier) et commencent à se situer. Des fiches sont à leur disposition et se testent systématiquement dans les ateliers et dans l’épreuve en continu.

Maintenant qu’ils et elles travaillent en autonomie, je peux me préoccuper uniquement des contenus et du pilotage de leurs apprentissages, avec un suivi très individualisé, notamment des élèves en grande difficulté. 

Les élèves les plus à l’aise jouent eux-mêmes sur les variables. Je mène l’enquête avec eux : « à ton avis, pourquoi tu freines ? qu’est-ce que ça change quand tu fais ça ? » Je les oriente vers des solutions nouvelles. 

Lors du bilan, les élèves notent leurs niveaux acquis dans chaque atelier et leurs performances. C’est une évaluation formative qui souligne les acquis et donne à voir ce qu’il reste à accomplir. C’est pour moi, un retour nécessaire pour ne laisser aucun élève en peine « sur le bord du bassin ». 

3e étape : l’épreuve finale 

Elle est évaluée officiellement 2 fois en fin de cycle. Si l’épreuve est réussie avec palmes, 2e essai sans palmes. 

Un cercle vertueux

Avec ce dispositif, les élèves prennent du plaisir à apprendre et moi à faire apprendre. 

Après une expérimentation dans plusieurs classes, sur plusieurs années, il me satisfait pleinement. Les élèves apprennent plus et mieux. Sont plus autonomes, plus responsables dans leurs choix et très solidaires entre eux. Vivent une « citoyenneté en acte », y compris en termes de motricité (nager à 2, en osmose).

Ils et elles ressentent de la fierté, sont ravi-e-s que je sois là pour elles et eux, et moi ravi de voir leur progrès et d’être au cœur de mon métier d’enseignant. Cela me donne encore plus envie de m’investir à leur côté ! 

Vivement la randonnée palmée aux beaux jours pour qu’ils et elles profitent de leurs apprentissages et que l’on poursuive, en milieu naturel, ces moments de transmissions, d’échanges et de partage.

Entretien réalisé par Claire Pontais et paru dans la revue Contrepied N°23 -L’EPS et l’école de demain

Ces articles pourraient vous intèresser

Un commentaire ? Exprimez-vous !