Plaidoyer pour une approche « techno-didactique » de contenus culturels d’enseignement en EPS.

Temps de lecture : 7 mn.

Daniel Bouthier, Professeur des Universités retraité. STAPS d’Orsay et ESPé d’Aquitaine

L’existence de l’éducation physique et sportive vise en premier lieu l’accès pour tous, à travers la scolarité obligatoire, à la culture des pratiques physiques sportives et artistiques (PPSA1) et la maîtrise de sa vie physique. Ces objectifs spécifiques à la discipline ne seront atteints par aucune autre si l’EPS ne les prend pas en pleine responsabilité, contrairement à d’autres objectifs plus généraux, comme la santé, la citoyenneté, la sociabilité, etc. auxquels elle contribue avec d’autres disciplines. 

Il n’y a d’ailleurs qu’à travers la poursuite et l’atteinte de ces objectifs spécifiques que l’EPS contribue efficacement et durablement aux objectifs généraux (Bouthier 2017). Ma carrière d’enseignant-chercheur a été consacrée pour la partie enseignement à la formation des maîtres du premier et du second degré en EPS et, pour la partie recherche à la formalisation des contenus culturels des PPSA et aux conditions de leur transmission-appropriation à différents publics pour permettre l’atteinte des objectifs spécifiques et généraux de l’EPS. Cela n’est possible que si l’enseignant d’EPS réussi à faire accéder ses élèves à la spirale illimitée du progrès en motricité athlétique et artistique. Les perspectives actuelles dévolues par les programmes officiels laissent craindre au contraire la création massive de véritables « analphabètes moteurs citoyens ». Ce point de vue est étayé par différents fondements épistémologiques. 

La technologie comme science humaine des techniques

Haudricourt (1987), Simondon (1989), Combarnous (1984), Perrin (1991), Martinand (1994), Rabardel (1995) considèrent les techniques à la fois comme une manifestation supérieure de l’intelligence humaine mobilisée pour résoudre des problèmes pratiques et comme une composante à part entière du patrimoine culturel de l’humanité. Ils soulignent aussi la nécessité d’étudier au fond les processus et les procédures en jeu dans la formation des habiletés professionnelles rejoignant ainsi la problématique de la didactique professionnelle (Pastré, Samurçay et Bouthier 1995 ; Pastré 2011) et de l’intersubjectivité dans l’activité humaine au travail (Clot 2008). En EPS Deleplace (1983) pose les bases approfondies d’une science de la motricité humaine sportive autonome, et non pas inspirée de la psycho-sociologie comme chez Parlebas. Pour lui la maîtrise de la production motrice suppose la domination effective de la partie consciente de l’acte sur la partie inconsciente, rendue possible par l’élaboration d’images mentales d’action efficientes qui permettent et orientent la transmissibilité du vécu perceptif corporel actif. Garassino (1980) déplore qu’avec la critique du technicisme, les techniques soient devenues « maudites »  en EPS. Il défend les APS en tant que secteur social d’activité et dans la culture au titre d’une véritable Culture Physique, pour laquelle il pointe les besoins importants de connaissances spécifiques (Garassino 1981). Vigarello (1985, page 21) souligne aussi la place originale de l’EPS au regard des sciences constituées considérant que «la science est explicitement interpellée à partir d’une pratique avant de revenir sur elle pour la transformer. Ce qui implique que plusieurs sciences doivent et peuvent collaborer. Ce qui implique surtout qu’il leur faut participer à l’acte de modification d’un terrain ». Vigarello (1991) plaide, concernant les objets plus spécifiques de l’EPS, pour l’existence une véritable technologie culturelle dans le champ des pratiques sportives. 

Une approche techno-psycho-didactique : en tension dialectique entre activité du sujet et pratique sportive

Cet axe de recherche que nous avons initié dans les années 90 (Bouthier 1993, Bouthier & Durey 1994) est poursuivi aujourd’hui, principalement, par Éloi et Uhlrich (2011, 2013, 2014, 2017).  Souvent qualifié de technologique ou de techno-didactique, il est en fait « techno-psycho-didactique », car il suppose d’assumer la distinction et l’articulation en tension dialectique entre activité et pratique.  ACTIVITÉ au sens psychologique de Léontiev (1965, 1976 et 1984) popularisé en France par notamment Rouyer et coll. (1975), Savoyant (1977)  Leplat et Hoc (1983) et Clot (2008), et PRATIQUES au sens des sociologues comme Bourdieu (1980, 1987, 1994) exploités notamment en sport par Pociello (1981, 1995), Davisse et Louveau (1991). Les pratiques renvoient aux formes collectives choisies et promues par des groupes humains et aux significations sociales partagées qui s’y rattachent.  L’activité correspond à ce que les pratiquants en cours d’action investissent et mettent en jeu au plan personnel (motifs d’agir, buts orientant l’action, opérations mises en œuvre). Pratiques et activités ne sont donc pas synonymes mais en rapports dialectiques sous tension et constituent ensemble le moteur du développement humain à travers le mouvement d’appropriation de la culture (Vygotski 1985, Bruner 1990). Ainsi pour connaître, comprendre et agir en EPS il nous paraît important de distinguer et de saisir dans leurs rapports, pratiques et activités. Les usages professionnels courants créent l’amalgame et la confusion. Nos élèves ne pratiquent pas des activités mais déploient leur activité personnelle dans une pratique sociale qui existe en dehors d’eux. Il est donc plus judicieux de parler de Pratiques Physiques Sportive et Artistiques plutôt que d’APSA sauf à vouloir en masquer l’origine et la richesse culturelle d’une part et à en minorer la part d’engagement et de remaniement personnel. Ainsi « on ne devrait pas dire que l’on pratique des activités mais que l’on active des pratiques », au sens de leur donner ici et maintenant une forme de vie originale, inspirée de la spécificité (logique « interne ») de cette pratique, modulée par les conceptions et les possibilités de ces pratiquants et des conditions locales de pratique…

Cet axe de recherche qualifié globalement de technologique repose sur l’idée que : 

  • Les productions motrices au cours des pratiques physiques sportives et artistiques constituent à la fois des manifestations de l’intelligence adaptative des acteurs en activité dans ces pratiques, de leur niveau d’appropriation des façons de faire actuelles, voire des innovations qu’elles y intègrent. L’ensemble de procédures mises en œuvre peuvent être qualifiées de techniques, non réductible à la seule partie gestuelle des actions. Ces techniques élaborées, capitalisées et transmises par les passeurs de mémoire (enseignants, entraîneurs, éducateurs, parents, amis etc.) sont maîtrisables dans l’action, on peut alors parler de technicité. Ces techniques à la fois reproductibles, transformables, descriptibles et objet de communication, et réinvestissables dans différents rôles sociaux, (pratiquant, arbitre, conseiller, etc.), offrent alors de nouveau pouvoir d’agir et de nouvelles sources de développement potentiels pour le sujet.
  • Les PPSA vues dans toute leur unité totalité complexité sont polytechniques car elles mettent en jeu des ressources et des techniques pour répondre aux exigences des différentes facettes de l’action sportive – motivationnelles, attentionnelles, décisionnelles, gestuelles, énergétiques, émotionnelles- (Bouthier 1993, 2016a, 2016b). Ces différentes facettes sont interdépendantes, et donc non réductibles aux seules techniques corporelles des technicistes classiques. La culture physique visée par l’EPS suppose de donner accès aux élèves à la technicité correspondant aux différentes facettes, ce qui nécessite qu’ils en vivent et saisissent les caractéristiques spécifiques mais aussi qu’ils en perçoivent les effets d’intrication et les influences réciproques. Par exemple cerner les effets des valeurs auxquelles l’élève adhère et les motifs personnels qu’il a d’agir sur les choix, les effectuations motrices, et l’engagement énergétique, ou encore ceux de la maîtrise du stress sur la lucidité des décisions, la fluidité des exécutions, l’exploitation pleine et entière du potentiel athlétique,  etc. Par exemple un élève valorisant le combat dans sa vision du rugby va avoir tendance à choisir prioritairement le jeu en percussion, apporter toute son attention au travail technique du jeu au contact, s’engager plus pleinement dans ces phases de jeu, et donc être moins réceptif au jeu en évitement…
  • L’action éducative et développementale sur les élèves suppose l’exploration et l’exploitation au cœur de l’interaction entre ces facettes qui n’est possible que dans la durée et l’approfondissement des PPSA, non pas dans un balayage superficiel et formel pensé au seul service du développement de « compétences générales » qui sont de fait les objectifs généraux de l’Education. En EPS, lorsque l’enseignant confronte les élèves aux exigences d’une PPSA, toutes les facettes sont par définition présentes dans cette pratique. L’activité de l’élève est focalisée momentanément par le maître et la mise en situation sur l’une des facettes en dominante, mais le cycle consacré à la PPSA en question doit nécessairement aborder d’autres facettes pour faciliter la perception et l’exploration des effets de réciprocité entre facettes. Car c’est bien le jeu maîtrisé de ces différentes facettes au regard des spécificités de la PPSA, et des ressources du pratiquant qui constitue le cœur de ce qu’est un sujet physiquement éduqué et l’enjeu majeur d’une appropriation du patrimoine culturel corporel en EPS
  • Nos recherches nous ont convaincu que l’EPS a bien pour objet l’acquisition d’une culture physique supposant de connaître, apprécier, et maîtriser (savoirs et savoir-faire) sa vie physique par l’appropriation critique et prospective de pratiques sociales locales et internationales et de contribuer à travers elle à l’intégration de « savoir vivre et savoir être » (santé, sécurité, solidarité, mixité, etc.). Comme pratique et activité, culture et éducation doivent être distinguées et articulées pour donner leur pleine mesure. Exploiter toute la richesse des jeux, sports et arts constitutifs des PPSA est donc déterminant pour que les élèves explorent et maîtrisent leurs immenses potentialités. Et c’est précisément en travaillant au mieux les rapports dialectiques Culture / Activité du sujet engagé dans les pratiques physiques que l’enseignant peut viser l’émancipation de ces élèves. 

Article paru dans Contrepied EPS et Culturalisme – HS n°20/21 – Mai 2018

  1. NDRL : Daniel Bouthier a dans les années 80 utilisé cet acronyme pour éviter l’ambiguïté sur le concept d’activité.[]

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