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Bruno Armengol explicite la spécificité du processus de création artistique en arts du cirque tout en y révélant les points communs avec la danse.  Même si l’intention est présente, la spécificité du cirque vient prioritairement de l’exploit, du risque, de la chute toujours présente ce qui conduit les spectateurs et spectatrices à éprouver un « whaou ». Cependant, de même qu’en danse, si l’écriture est une contrainte, elle est aussi génératrice de progrès et de nouveaux possibles. Le processus de création artistique est le socle d’une véritable « tranche de vie » de créateur et créatrice. 

Article publié dans EPS et culturalisme, Jeux, arts, sports, et développement humain, numéro 20-21 juin 2018 de la revue Contre Pied, chapitre Culture, art et développement humain.

L’ art est fondé sur les œuvres et les émotions qu’elles procurent. Faire vivre aux élèves en EPS , c’est donc les confronter à la (re)création d’une œuvre chorégraphique ou circassienne, leur faire vivre le processus de création pour en présenter tout ou partie devant des spectateurs et des spectatrices (et non des juges) en vue de les émouvoir. C’est aussi, culturellement, les amener à connaître et apprécier des œuvres, et même fréquenter des structures culturelles et des artistes.

Ce processus est structuré en différentes phases. La présentation que nous faisons ici n’est et ne saurait être exhaustive. Elle se veut davantage un éclairage, une aide pour mieux envisager la culture artistique au sein d’une profession qui exprime très majoritairement son manque de formation à cet égard. Présentées ici linéairement, elles fonctionnent en réalité de manière spiralaire.

Le processus est balisé de contraintes. Elles sont indispensables. Selon A. Gide, « l’art naît de la contrainte 1 

Plus qu’elles n’empêchent, elles déclenchent la création et engendrent chez l’élève des réponses singulières, éloignées d’une utilisation fonctionnelle de leur corps et du matériel éventuellement mis à leur disposition. En danse, le moteur de la recherche corporelle est centré sur le geste. Il est la plus petite « unité formelle ». En cirque, c’est la prouesse 2 qui est recherchée, l’extra-ordinaire, bref le Wahou . 3

La phase d’exploration

À partir d’une intention en lien avec un propos, une œuvre ou un concept, la création démarre par une phase d’exploration.

Mise en disponibilité corporelle

La mise en activité vise moins à « échauffer » les élèves qu’à les rendre disponibles, à transformer une motricité quotidienne en un corps expressif, destiné à être vu et à émouvoir. Cette étape, commune aux deux domaines, apparaît essentielle pour sécuriser les élèves, leur permettre de «  lâcher prise », de travailler en confiance et à l’écoute, sous le regard de leurs camarades et éventuellement en contact avec eux, elles.

Improviser, explorer pour faire surgir de nouveaux possibles 

Même si elle peut être précédée de l’apprentissage d’un module technique (citation d’une œuvre chorégraphique ou circassienne, technique du répertoire ou proposée par l’enseignant·e, cette phase peut très bien démarrer ex nihilo.

Ici, l’élève explore à partir des contraintes posées par l’enseignant·e et teste différentes propositions, les fait varier à l’envi. Au final, il se constitue de nouveaux pouvoirs moteurs, et dispose dès lors de « matériaux » artistiques, qu’il va pouvoir enrichir. En danse, c’est la création de gestes qui est recherchée, en référence ou non à un style de danse identifié, avec ou sans matériel. En cirque, les contraintes permettent de créer des formes d’acrobatie, d’équilibre, de jonglage ou autres, avec matériel, quel qu’il soit, ou sans.

Dans les deux cas, à partir de verbes d’action, d’images réelles ou métaphoriques, de sensations, ou autres déclencheurs, ce sont des propositions singulières, personnelles, qui sont recherchées et non des réponses justes ou efficaces.

La phase de transformation, d’enrichissement

Après que l’élève (ou le groupe d’élèves) a fait des choix, ceux-ci sont soumis à de nouvelles contraintes. En danse, elles visent à rendre les gestes plus complexes ou plus précis, plus sobres ou encore plus expressifs pour transformer le mouvement et rendre le propos plus signifiant. En cirque, les contraintes permettent de transformer les figures en de véritables prouesses. Le critère de réussite devient très subjectif : inviter le spectateur, la spectatrice à croire à l’impossible, à s’exprimer : « Wahou ! ».

Pour ce faire, en danse, le geste peut être enrichi en renforçant notamment les contraintes liées aux composantes du mouvement, à la précision des trajets moteurs, à l’ancrage au sol, à la respiration, aux sensations éprouvées par le danseur, la danseuse. En cirque, la prouesse peut être enrichie par exemple en poussant au maximum des contraintes relatives à l’espace (la hauteur jusqu’au vertige, l’éloignement inconsidéré…), au temps, au corps (positions et parties engagées insolites), à la mobilité hors-norme du circassien et de la circassienne ou de son agrès (sens et type), à une restriction de pratique (réduire le nombre d’appuis, le support d’équilibre, bander les yeux…).

Ces contraintes peuvent aussi porter sur les relations inter-danseurs ou circassiens (interactions, contacts), la quantité (nombre de personnes ou d’objets impliqués), sur le fait d’associer ou combiner plusieurs actions ou encore de porter un regard décalé ou d’inverser l’ordre établi (à l’envers).

Cette phase repose sur un choix entre complexification et épure. La richesse des propositions se trouve en effet tant dans la difficulté technique que dans la symbolique et la poésie qui en découlent. Parfois, une proposition plus simple s’avère plus pertinente pour créer un univers poétique propice aux émotions.

La phase de composition, organisation

Au fur et à mesure, l’élève organise, compose ses « matériaux artistiques » grâce à divers outils.

Modes de composition

Chorégraphe ou circographe, l’élève structure son écriture selon un mode de composition déterminé. Il s’agit de l’architecture de l’œuvre, dans sa forme macroscopique. Variation autour d’un thème, sonate, couplet-refrain, scénario… chaque mode de composition possède ses contraintes d’écriture. Ils donnent du relief à la composition et induisent chez les spectateurs et spectatrices des ressentis particuliers. En ce sens, choisi au regard de l’intention, le mode de composition guide l’écriture et jalonne le propos de signes porteurs de sens.

Procédés de composition

De manière plus microscopique, l’élève dispose également de procédés de composition comme outil de son écriture.

En danse, l’unisson est sans doute le plus utilisé et le plus emblématique. Le lâcher-rattraper et le contre-point y sont directement associés.

Certains chorégraphes sont apparentés à d’autres procédés :

M. Cunningham à l’aléatoire par exemple ou T. Brown à l’accumulation. En cirque, le crescendo est toujours très utilisé. Le cirque traditionnel utilise aussi le chiqué-raté. Aujourd’hui, chorégraphes et circographes piochent allègrement des procédés dans tous les domaines artistiques (littérature, musique, peinture, cinéma…) en fonction de leur intention et des effets recherchés.

Autres règles de composition

Parmi d’autres outils, l’enseignant·e peut amener l’élève à réfléchir à sa scénographie (architecture de l’espace, monde sonore, lumières, décors, costumes, accessoires, maquillage, nouvelles technologies…), ses transitions, ses orientations, ses focus, etc.

Il, elle doit aussi interroger le lieu de pratique et de présentation : un corps ne peut s’exprimer devant les autres et émouvoir de la même façon sur le sol coloré d’un gymnase éclairé à la lumière du jour ou sur le plateau d’un théâtre ou la piste d’un  chapiteau. Quelle culture artistique scolaire véhiculons- nous ?

La phase d’appropriation

Quand l’écriture se stabilise, l’élève en mémorise la trame pour en fluidifier la réalisation. Le mot de répétition prend ici tout son sens.

Cette appropriation permet également de mieux préciser le travail d’interprétation : présence scénique, concentration, communication, notamment à travers le regard de l’élève-artiste.

La « générale »

Les élèves filent ensuite leur présentation à l’italienne (description orale de la composition) ou à l’allemande (marquage au plateau des trajets des artistes et du matériel) sans interruption, du début à la fin.

Vient enfin la répétition générale, dans les conditions de spectacle.

La présentation

C’est l’heure de vérité : la présentation officielle devant le public.

Notons ici que le rôle de spectateur ou spectatrice est à dissocier de celui de « regard extérieur ». Quand le premier assiste au spectacle abouti pour prendre du plaisir et porte une appréciation éminemment subjective et singulière, le second, la seconde, viennent en aide aux artistes au cours de la création pour les guider dans leurs choix d’écriture.

Au final, traverser le processus de création, c’est innover à chaque fois. C’est vivre une expérience toujours unique et forcément marquante, y compris pour l’enseignant·e. Faite d’interactivité et de propositions imprévisibles, une séquence artistique peut effrayer au début mais devient vite celle qui laisse une trace, tel le cercle qui reste quand le chapiteau s’en est allé.

Article publié dans EPS et culturalisme, Jeux, arts, sports, et développement humain, numéro 20-21 juin 2018 de la revue Contre Pied, chapitre Culture, art et développement humain.

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  1. A. Gide, Nouveaux prétextes, Mercure de France, 1947 ».[]
  2. P. Goudard, Le cirque entre l’élan et la chute, éd. espaces 34, 2010, p.45.[]
  3. B. Armengol, Les techniques de cirque, un moyen et non une finalité, conférence AEEPS, 2014.[]