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Yves Renoux, professeur d’EPS, responsable à la formation FSGT, envisage une natation citoyenne autour des 3 principes : plus en sécurité, plus d’espace, plus esthétique. 

Entretien avec la revue ContrePied paru dans la revue Contrepied N°7 “Utopistes … Nageons !”

ContrePied : Quelle est ta conception de l’éducation physique aquatique dans une perspective citoyenne ? 

De mon point de vue la spécificité sociale de la natation tient à ce que ses pratiques peuvent concerner tous les âges de la vie. La natation contribue à la citoyenneté, quand la formation initiale concourt à l’éducation permanente de chacun qui va donc de la petite enfance aux âges les plus avancés. Je comprends une pratique citoyenne comme la possibilité d’être acteur des pratiques, ce qui suppose une implication effective et physique dans les activités, mais aussi d’être un auteur de la pratique. Etre auteur de la pratique cela se manifeste à travers l’autoformation (qu’il ne faut pas prendre dans une acception individualiste) mais aussi à travers toutes les opportunités de situations de coéducation proposées par la vie dans un contexte associatif ou dans des situations informelles. Par exemple, dès que des enfants, des ados jouent ensemble et s’organisent, mais aussi dès les premiers contacts avec l’eau avec la maman et le papa, les baignades familiales, les situations affinitaires et conviviales ou des activités physiques se déroulent dans un contexte aquatique où joueront des phénomènes d’imitation, d’initiation, de guidage entre les protagonistes.

C. P. : Mais que recouvre exactement le concept de natation ?

Dans mon esprit dans les pratiques sociales de référence à prendre en compte il serait réducteur de limiter la culture physique aquatique autonome 1 à la seule dimension de la natation sportive orientée par le toujours plus vite dans un milieu aseptisé (la piscine). Ceci est loin de couvrir l’ensemble des modalités d’expression de la culture et des possibilités humaines en la matière. La natation doit être considérée comme un ensemble de pratiques sociales comprenant donc les pratiques bébés nageurs, les pratiques (formelles et informelles) d’initiation de la natation, la natation de performance, la natation artistique, les pratiques orientées par la forme et la santé avec l’aquagym, la natation d’entretien le jogging aquatique, les pratiques de rééducation et de réparation en milieu aquatique, la nage en eau vive, le canyoning, la plongée libre, la nage avec palme, et tout ce qui concerne l’art de survivre et de sauver dans ce milieu …

C. P. : Quel est le but de cette formation initiale ?

Celle-ci doit donc permettre d’acquérir les compétences clés, c’est à dire une combinaison de savoirs, savoirs faire, savoir être et savoirs devenir 2, qui ouvrent sur l’ensemble des pratiques où chacun sera en interaction directe avec le milieu aquatique. Autour des 3 principes : plus en sécurité, plus d’espace, plus esthétique, Ces compétences devraient se développer autour des grands thèmes suivants: entrer dans l’eau, s’immerger, se déplacer, se secourir.

C. P. : Pourquoi ces principes sécurité, espace, esthétique ?

La sécurité parce qu’il faut prendre en compte le fait que ce milieu n’est pas « naturel » à l’être humain. Le risque et sa gestion doivent être toujours présents à l’esprit. Ceci d’autant plus que nous ne nous limitons pas à une pratique aseptisée de la natation dans le milieu stable et domestiqué de la piscine mais aussi dans le milieu naturel et sauvage. Concernant les APS, quel serait le contenu de la formation à la citoyenneté s’il n’impliquait pas auto et cogestion du risque comme dimension fondamentale?

  • Agrandir l’espace 

La possibilité d’agrandir en sécurité l’espace de sa pratique est une manifestation concrète d’une autonomie grandissante, comme le serait le rayon d’action pour un aéronef qui a 9 000 km de rayon. Agrandir l’espace c’est le « toujours plus loin » qui exigera « le plus économique », c’est élargir le domaine de pratique de la baignoire, à l’océan ou au torrent, c’est plus haut, plus profond etc. Le critère plus vite (raccourcir le temps) certes important pour attester de l’efficacité de l’action devrait toutefois être second et dériver du critère espace. 

  • Esthétique 

Car ce critère ouvre sur la recherche de la variété, sur l’inventivité, l’innovation, la sensibilité à l’émergence de nouvelles formes, la transversalité des pratiques et peut donc favoriser le renouvellement de sa pratique. L’ouverture aux critères esthétiques peut contribuer aux objectifs de développement sur le terrain savoir être, savoir devenir. 

C. P. : Pourquoi privilégier les thèmes : Entrer et sortir, s’immerger, se déplacer ?

  • Sortir pour entrer 

Le rapport à l’eau est d’abord celui d’une épreuve, au sens d’affronter un enfer et en revenir régénéré que lui donne Bernard Jeu. Mon expérience dans toutes les activités à risque que j’ai pratiquées et enseignées, montre que la clé de l’entrée dans un enfer en contexte authentique et responsable est déterminée, pour tout individu rationnel et non suicidaire, par la construction des représentations et moyens d’actions pour sortir de l’enfer. Par exemple, dans le film Digne dingue d’eau, la scène de « petit Pierre » l’enfant qui a des difficultés, est très éclairante à ce sujet. C’est la centration sur les mains solides de Raymond Catteau qui conditionne l’acceptation de l’immersion progressive, pour d’autres ce sera l’échelle, ou la perche … Ensuite, il y a construction des limites de la profondeur et la prise de conscience et l’utilisation maîtrisée de la poussée d’Archimède à travers la remontée passive. A partir de cette base initiale, ensuite peuvent se décliner toutes les pratiques autour de l’auto sauvetage et du sauvetage qui vont stimuler les formes coopératives, ainsi que toutes les formes de pratique liée à l’exploration du milieu en eau calme puis en eau vive.

  • L’entrée 

C’est toujours plus sûr 3, c’est plus haut, c’est plus efficace, pour par exemple avec le plongeon, coordonner mise à l’eau et déplacement rapide. Ce sera le toujours plus esthétique, pour rechercher la variété, la prise de risque maîtrisée dans les acro­baties. 

  • Le déplacement 

La clé c’est la recherche du principe d’économie. Donc se profiler dans le milieu aquatique pour réduire les résistances à l’avancement, acquérir le mode de propulsion le plus économique : le crawl pour pouvoir nager longtemps. Le critère étant de se déplacer en équilibre aérobique, en conséquence avoir la capacité de se déplacer en continuité pendant plusieurs minutes. Ce palier clé de l’autonomie ouvrira sur la natation sportive de performance et la recherche de la vitesse ou sur la natation d’entretien physique qui, dans nos sociétés et pour les individus, jouera un rôle de plus en plus déterminant avec l’accroissement de l’espérance de vie et la recherche de la prolongation de la vie physique active. Les critères esthétiques liés au déplacement dans l’eau ouvrent sur la diversification des modes de propulsion valorisés par la natation sportive mais aussi sur la natation artistique et à minima sur « l’aqua-gym », qui mettra au centre les modifications posturales et les déplacements segmentaires.

C. P. : Aurais-tu des propositions pour rendre populaire l’art de nager ?

Avec mes copains de la FSGT et mes collègues du lycée de Corbeil, j’ai eu la chance de participer à l’aventure de la création et de la diffusion des structures artificielles d’escalade début des années 80. C’était dans le but explicite de rendre plus populaire l’art de grimper. Et cela a marché. Depuis la même époque j’ai un autre rêve qui n’a jamais pu se concrétiser car je n’ai, contrairement au milieu de la montagne et de l’escalade, jamais rencontré une organisation et une force sociale qui porte sérieusement la problématique d’une pratique populaire de la natation et certainement parce que cela demande une mise initiale et des moyens plus lourd.

Le rêve serait d’aménager les plages du littoral de telle sorte que les gens soient incités à nager. Car à la mer pour la plupart « on ne nage pas monsieur. .. on se trempe, on se baigne ». Car pour nager, il faut la construction d’un but. Soit celui-ci est abstrait (c’est un but d’entraînement comme pour le triathlète ou d’entretien pour les personnes âgées chevronnées) et dans les conditions sociales et culturelles actuelles ils ne sont pas nombreux, d’où la situation désespérante actuelle sur notre littoral qui offre pourtant autant de possibilités. Ou il faut un but concret, une cible à atteindre car on ne nage pas vers le large, vers l’Amérique ou l’Algérie. Ma proposition serait de créer à 250/300 m des côtes des îlots ou des radeaux amarrés pendant la belle saison, biens conçus pour la sécurité. Ceux-ci seraient autant de buts de nages pour le public. J’avance l’hypothèse qu’un tel dispositif modifierait en profondeur pour un public diversifié qui va de l’enfant de 6 ans aux personnes âgées, les comportements et activités sur les plages.

Ce serait une épreuve et de facto l’attestation d’une performance significative, publique et socialement reconnue que d’atteindre une telle cible qui suppose déjà une autonomie dans l’art de nager (nager plus de 200 m en continuité). Une dynamique des enfants et des ados en découlerait. Ces cibles seraient d’autant plus attractives et conviviales que la présence de rochers induira la fréquentation des poissons, et l’aménagement d’un plongeoir. Les pratiquants pourraient évaluer leur progrès à travers le temps mis à atteindre la cible puis le nombre de trajets ou d’allers-retours réa­lisés au cours de la journée. Une pratique d’entretien et de santé s’organiserait en particulier aux heures de moindre fréquentation. Les plus performants rechercheraient à relier les îlots ou entre eux, ils pourraient être distants de 1000 m les uns par rapport aux autres. Des vocations d’apprendre à nager, de progresser, de performer pourraient être alimentées par ces pratiques et leur spectacle. Cet ensemble de pratiques générerait pour tous une animation et un spectacle permanent qui concernerait même ceux qui ne devaient pas être impliqués directement dans la performance et cela ne serait pas contradictoire avec les activités économiques liées à la plage. 

C. P. : On pourrait objecter des raisons de sécurité ?

Effectivement un tel dispositif générera plus de prise de risque de la part du public et le risque zéro n’existe pas. Mais aussi plus de pratiques responsables sur nos plages. Si le risque est perçu, les comportements seront rationnels, la vigilance collective s’accroitra. Un tel dispositif sera le moyen de qualifier et valoriser l’activité des surveillants et générera des emplois et c’est tant mieux. Je fais l’hypothèse que la première collectivité locale qui se lancera dans l’expérimentation ne le regrettera pas.

Chiche !

Entretien avec Yves Renoux, Professeur d’EPS, responsable à la formation FSGT, paru dans la revue Contrepied N°7 « Utopistes … Nageons ! »

  1. Dans l’ensemble des activités ou l’homme est physiquement actif dans un contexte aquatique il me semble pertinent de distinguer les activités physiques autonomes c’est-à-dire sans instrumentation et sans appareillage, des autres activités comme avec la plongée artificielle à un pôle et la navigation à l’autre. On peut encore comprendre dans ce champ la natation avec palme et la plongée libre et l’on prendra en considération pour certaines activités de navigation comme le canoë-kayak, la planche à voile la nécessité d’intégrer le dessalage sont parties constitutives de l’activité.
  2. Le savoir devenir devrait être alimenté par tous les processus de la prise conscience, prise de connaissance des réussites en action. La valorisation des formes coopératives dans l’ac­quisition des habiletés. Il faudrait également rechercher à mettre en relation des pratiques scolaires avec les formes sociales diversifiées et valorisante de la pratique natatoire.
  3. La gestion du couple sécurité/plaisir est une dimension importante dans les activités ludiques comme le canyoning. Un nombre très important de tétraplégies et handicaps graves proviennent d’accidents de plongeons et sauts dans un contexte estival et convivial.

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