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Jean-Yves Rochex est Professeur des Universités au département des sciences de l’éducation de l’Université Paris 8. Il centre ses recherches sur les politiques d’éducation et de lutte contre les inégalités scolaires. Spécialiste de Wallon et de Vygotski, il suit avec intérêt les recherches sur les APSA et l’EPS. Il défend l’idée selon laquelle « L’appropriation des techniques restructure les conduites et le développement de l’enfant dans un processus qui va du social au développement psychique ».

« Deux sens de la performance apparaissent. Elle renvoie soit à l’idée d’accomplir, de réaliser une tâche, soit à l’idée de réussir un résultat optimal. Ces deux significations bien qu’apparemment proches révèlent des distinctions profondes. « To perform », signifie réaliser, accomplir. La performance relève alors de l’action. C’est le produit d’une activité (Spinoza et Marx). La performance c’est l’objectivation de soi dans le produit d’une activité qui permet en retour la production de soi. La performance a pris ensuite, et c’est souvent cette signification qui est donnée en France, le sens de résultat maximum ou résultat optimal. Les différences sont à bien saisir. De manière un peu schématique on pourrait dire que l’un concerne un processus de transformation, un cheminement et que l’autre témoigne d’un produit fini, un résultat maximum. L’utilisation sans discernement de ce terme crée des confusions et empêche de penser de manière saine l’utilisation de la performance à l’école, y compris dans son sens de réalisation optimale. Dans la perspective théorique de la psychologie du développement et en s’appuyant particulièrement sur les thèses de Wallon et de Vygotski, le sujet humain ne se produit qu’au travers de son objectivation (sa réalisation) dans le produit de son activité. De plus, cette objectivation fait l’objet de négociations avec un tiers ou plus généralement avec autrui. Le rapport à autrui s’établit par le partage de normes communes. Performer c’est donc produire une activité observable (ou évaluable) dans le cadre de rapports humains particuliers, par le partage de normes communes.

Le développement de l’individu n’est donc pas endogène. Il est le produit de son inscription dans des activités sociales et passe par l’appropriation d’outils (intellectuels, symboliques, langagiers, techniques, sportifs…), que Vygotski nomme des outils psychologiques, et par des instruments culturels (des outils normés) que le développement de l’humanité produit. Ainsi, l’élève, en s’inscrivant dans la culture de l’humanité, se donne les moyens de sa transformation. Ce faisant, il s’arme pour participer à la transformation du monde. Wallon précise ainsi sa pensée « L’enfant reçoit par l’intermédiaire du groupe, des formules différenciées d’action et des instruments intellectuels sans lesquels il lui serait impossible d’opérer des distinctions et des classements nécessaires à la connaissance des autres et de soi-même ». Ces catégories, concepts, outils, œuvres… constituent un matériel qu’il n’appartient pas à chacun d’inventer à son propre usage à mesure que ses progrès intellectuels le permettraient et l’exigeraient. Ainsi chaque individu en apprenant, ne réinvente pas le monde. Il le reconstruit. Le développement de l’enfant passe donc par la maîtrise d’outils techniques normés produits d’un développement socio-historique de l’humanité. L’appropriation de ces techniques restructure les conduites et le développement de l’enfant dans un processus qui va du social au développement psychique.

La performance est liée à l’épreuve. C’est par la mise à l’épreuve de l’individu aux contraintes propres des activités et à la réalisation de produits de ses activités qu’il s’arme. S’éprouver c’est se fatiguer et c’est aussi faire ses preuves. Se développer c’est donc pour un sujet s’éprouver hors de soi (de ses réalisations ordinaires) et en négociations avec autrui.

L’école a pour fonction de permettre aux élèves de se confronter à des pratiques et des connaissances qu’ils ne s’approprieraient pas en dehors de l’école. Vygotski écrit à ce sujet qu’ “apprendre place les apprenants une tête au-dessus d’eux-mêmes et les tire au-delà et en dehors d’eux-mêmes pour un retour sur eux-mêmes.”

Article paru dans Contrepied EPS et Culturalisme – HS n°20/21 – Mai 2018

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