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Dans ce texte de 2020, Christian Couturier, enseignant et syndicaliste, membre de la rédaction de Contrepied, donne sa vision d’une option culturaliste de l’EPS, comme fondement du développement humain. Il revient sur les controverses liées au slogan du SNEP, « l’EPS, c’est l’étude des APSA » et invite à repenser l’EPS comme lieu d’étude approfondie des pratiques culturelles et sociales.

Cet article est paru dans le Contrepied HS 20 et 21 EPS et Culturalisme, 2018

Les développements des chapitres précédents1 ont mis en évidence le contenu du « culturalisme » tel que nous l’entendons. C’est bien une conception du développement humain, du rôle de la culture (ici sportive et artistique) dans ce développement, et le choix d’une école émancipatrice qui nous amènent à affirmer que la véritable matrice de notre discipline doit avoir un fondement « culturaliste ».

Le SNEP, récemment (2015), au moment de la phase de réécriture des programmes scolaires pour l’école et le collège, a utilisé cette formule pour résumer notre option : « l’EPS c’est l’étude des APSA ». Le slogan peut sembler un peu court. Il nécessite des explications. Car il provoqué des débats. Par exemple certains enseignants ont pu comprendre la formule comme appelant une forme d’intellectualisation de la discipline. Traditionnellement en effet le terme « étude » s’applique plutôt aux savoirs dits savants. Il faudra éviter ce travers et être clair sur ce que recouvre la notion. 

D’autres discours renvoient à une méconnaissance totale de nos paroles, de nos écrits et de nos actes. Un texte résume parfaitement la charge menée contre notre position. Suite à la parution, critiquée par la profession, des nouveaux programmes officiels, l’inspection générale comme il se doit, sous la plume de Carole Sève, a écrit un dossier de la revue EPS « l’EPS du dedans » dont la fonction est de défendre le nouveau texte. Normal. Mais ce qui est remarquable, pour le sujet qui nous occupe, c’est la préface de l’ouvrage écrit par Michel Volondat, ancien doyen du groupe EPS. Pour vanter les mérites du livre, il explique que celui-ci « ne rétrécit pas l’EPS à la seule étude des objets culturels. Il fait, avec raison, une large place aux émotions, aux ressentis, aux expériences des élèves ». Et termine le paragraphe ainsi : « Il [l’ouvrage] tente ainsi de dépasser le débat récurrent et maintenant suranné, qui a peut-être été fructueux vers la fin du XXème siècle, mais qui aujourd’hui génère plus de malentendus et d’oppositions stériles que d’avancées, entre une vision dite développementaliste et une vision dite culturaliste de l’EPS ». 2

Ainsi donc la « seule » étude des APSA (des objets culturels dans le texte) ne ferait aucune place ni aux émotions, ni au ressenti, ni à l’expérience ? Est-ce bien sérieux d’affirmer de telles choses sans démonstration ?

La notion d’étude

Pourquoi donc avoir utilisé cette formule, qui apparait dans les programmes alternatifs du SNEP ? Dans un premier temps, cette idée répond à une volonté de se positionner clairement sur le champ de l’école sur un registre étonnamment peu repris. Quoi de plus évident, a priori, que de dire que l’École est le lieu institutionnel dédié à l’étude ? Historiquement ce terme est très présent : étudier les maths n’a jamais été une formule incongrue, il existait des « salles d’études » dans les établissements, faire des études, études dirigées, jusqu’au terme « étudiant » qui qualifie bien quelqu’un dont la fonction principale est d’étudier. Mais ce sens usuel s’est perdu et il est devenu sans doute un peu désuet, comme la craie et le stylo plume. 

C’était pourtant un thème majeur d’une partie de la communauté scientifique dès 97 lors d’un colloque intitulé « défendre et transformer l’école ». Deux idées apparaissent alors. La première, soutenue par Y. Chevallard3, précise que le rapport scolaire à « ce qu’il faut apprendre » n’est pas un rapport de « simple pratique », ni un rapport de fréquentation, mais bien un rapport d’étude, consubstantielle à l’idée même d’École. C’est selon lui une expérience particulière, un rapport social, construit, qui caractérise la fonction de l’institution scolaire. En poussant le raisonnement, d’autres auteurs comme S. Johsua expliquent que la socialisation scolaire pour les élèves, passe par l’apprentissage des « gestes de l’étude », eux-mêmes liés à la nature des savoirs.

Pour ces auteurs donc, l’élève va à l’école pour étudier et l’enseignant est payé pour faire étudier ! D’ailleurs, même sans le dire, en EPS aussi il y a toujours eu de l’étude !

A cette étape, on pourrait alors se demander en quoi et pourquoi est-ce « culturaliste » de parler d’étude, surtout si ça parait évident. Justement, ce n’est pas évident. Et c’est même à l’exact opposé du discours dominant sur l’école. La doxa scolaire ne jure que par les compétences. Or l’approche par compétences, telle que développée dans la littérature pédagogique, n’induit pas un rapport d’étude puisque par définition on n’étudie pas une compétence. Certes on peut voir ça comme un jeu de mots sans grandes conséquences. Pourtant la notion d’étude suppose qu’il y a quelque chose à étudier.

Et c’est en discutant de ce « quelque chose » que l’approche culturaliste ou culturelle diffère d’autres approches. En effet, si on résume ce qui a été longuement développé dans les chapitres précédents, elle suppose 

  1. qu’il existe un patrimoine, caractéristique de l’humain4, dont les savoirs constituent la partie « immatérielle ». C’est « l’expérience » de l’humanité accumulée, sédimentée. Meyerson, dès 1948, parle d’œuvre pour qualifier cette expérience : « C’est tout l’être humain qui tend à s’objectiver et se projeter dans les œuvres, toute l’expérience physique et sociale et tout ce qui dans cette expérience et par cette expérience se dessine comme état ou fonction : aspects d’analyse du réel, aspects de la pensée, du vouloir, des sentiments, de la personne, les idées les plus abstraites et les sentiments les plus intimes » 5
  2. que le développement de l’individu passe par l’appropriation de cette expérience passée : l’école a été inventée lorsque politiquement on a compris que l’accès à cette expérience ne devait pas être réservée à quelques nantis, mais au contraire partagée (même si la réalité est plus contradictoire) et démocratisée.
  3. que dans notre champ, ce sont les APS, les APA et un ensemble d’activités physiques difficiles à classer (quoi de commun véritablement en le yoga ou la relaxation et le step ?) qui sont représentatives de cette expérience. Ce sont des objets vivants qui continuent à évoluer et se diversifier, témoignages de l’inventivité humaine pour à la fois se divertir et développer ses capacités.

Annoncer alors que l’étude des APSA serait une vue étroite, principalement parce qu’il manquerait « l’expérience », est une critique non instruite car la notion d’expérience est justement au cœur des APSA, vues comme des produits de l’humanité.

Mais qu’est-ce qu’une APSA6

  • C’est, en s’appuyant sur une formule de l’UNESCO à propos du sport, un objet culturel « immatériel », même s’il s’incarne dans une matérialité visible : des ballons, des ustensiles, des stades, des gymnases, des matériaux, des vêtements, des salles de danse, des chapiteaux… 
  • C’est un système complexe du fait de la construction de règles que le régissent, de relations humaines, de techniques… dont l’usage met en jeu la totalité de la personne. Daniel Bouthier nous propose une modélisation de l’activité humaine mise en jeu. Il fait état de 6 registres qui interagissent en permanence : la maîtrise de soi, la prise de décision, la focalisation de la vigilance, le potentiel athlétique, les valeurs et motifs, l’exécution motrice.

Nous voyons déjà que, bien loin d’être à l’étroit, pour reprendre la formulation de M. Volondat, étudier pratiquement une APSA nous fait rentrer de plain-pied dans toute l’étendue de l’humain investi totalement dans une activité sociale où émotion, expérience, ressenti sont évidemment présents comme composants de l’investissement de la personne.

Enfin, nous nous sommes beaucoup référés à Jérôme Bruner qui dit que l’humain, pour se développer, a besoin d’un environnement « technico-social », c’est-à-dire d’une culture, dont la fonction est la conservation et la transmission des apprentissages passés. « La pensée est une construction sociale qui se crée et se recrée sans cesse. Nos actions sont guidées par des valeurs, des normes qui, loin d’être « naturelles », sont des constructions culturelles et symboliques », précise-t-il. Bref, le développement humain se réalise dans un contexte et celui-ci est principalement d’ordre culturel.

Un objet culturel, matériel ou immatériel, loin d’être quelque chose d’inerte, porte en lui une histoire humaine faite de résolution de problèmes, de conflits, de recherche technique, de volonté de se développer, de jouer, de préserver, d’affirmer des valeurs (par exemple garantir l’égalité des chances, préserver l’intégrité physique…). Ces objets, qui traduisent la richesse de l’activité humaine, ont, pour reprendre les termes de Y. Clot7, « sédimenté » cette activité. C’est une caractéristique de l’Humain de pouvoir déposer hors de lui son activité pour laisser des traces qui pourront être exploitées par d’autres. La culture se transmet même après la disparition du ou des auteurs. Par exemple, la théorie de la relativité continue à vivre et même à se développer sous l’action d’autres hommes malgré la disparition d’Einstein. En simplifiant (voir le chapitre 1), c’est ce que l’on appelle, avec des variantes selon les auteurs, une approche historico-culturelle, ou tout simplement une approche culturelle ou culturaliste.

Du point de vue du développement de la personne, l’entrée dans la culture par son étude, permet de confronter sa propre expérience à l’expérience humaine accumulée… Le rôle de l’Ecole est de mettre toute une génération dans cette logique d’apprentissage des objets sélectionnés par la société.

Pour ce qui nous concerne, « étudier » une APSA, ce n’est pas simplement faire pratiquer, ni appliquer des règles ou des consignes…, c’est faire faire à l’élève « le tour du problème » (M. Fabre, C. Orange) : à quel problème cette APSA répond-elle (sens) ? quelles relations aux autres impose-t-elle ? à quelles méthodologies faire appel pour y progresser ? De quelles ressources a-t-on besoin pour y déployer son activité ? par quels rôles doit-on passer ? apprendre à réussir, à échouer, évaluer ce que je fais et ce que font les autres… Bref tout un ensemble de problématiques culturellement élaborées.

Que devrait être l’EPS « de plus » que de permettre à chacun et chacune d’apprendre ? Apprendre quoi ? Les objets culturels retenus comme significatifs du développement humain. Et en apprenant quelque chose, on apprend sur soi et de soi. Chaque discipline scolaire a été construite pour ça, dans les différents champs culturels qui légitiment leur existence.

Le ContrePied HS 20-21 dans son ensemble tente de rendre cela intelligible.

  1. Contrepied HS 20 et 21 EPS et Culturalisme
  2. DOSSIER EP&S N°84. L’EPS du dedans. 2016
  3. Questions vives, savoirs moribonds : le problème curriculaire aujourdhui. 1997. Acte du colloque « défendre et transformer l’école
  4. Lucien Sève. Penser avec Marx aujourd’hui. Tome II. Paris, La Dispute. 2008
  5. Les fonctions psychologiques et les oeuvres. Ed J. Vrin 1948
  6. Nous prenons le sigle comme une entité, une notion utilisée dans tous les textes officiels depuis 50 ans. Nous ne rentrons pas dans sa validité épistémologique, nous le prenons comme une construction historique qui désigne un ensemble de choses et fait partie du langage courant. A titre d’exemple un auteur comme Daniel Bouthier, a proposé depuis près de 20 ans de substituer au terme APSA celui de PPSA (pratique physique sportive et artistique) pour qu’il n’y ait pas d’ambiguïté sur le terme activité
  7. Y. Clot. Intervention au colloque de Créteil. Ed SNEP 1996.  Ce qui s’apprend en EPS